Culture

America, le magazine indispensable de l’ère Trump

A l’heure du buzz quotidien et des invectives entre neuneus dans les médias, America s’extraie de la nasse pour proposer le point de vue d’écrivains américains sur leur pays, dorénavant dirigé par une star de la télé-réalité. Rafraîchissant.

Né en réaction à l’élection de Donald Trump à la tête des USA, le 19 décembre 2016, le mook America a vu naître son premier numéro le 17 mars 2017, presque deux mois après la date de sa prise de fonction, en janvier. Dirigé par le journaliste et critique littéraire François Busnel, ici directeur de rédaction, qui est connu pour l’émission de France 5 La Grande Librairie, America donne la parole à des écrivains français, mais surtout et majoritairement américains, soit par le biais d’interviews au long cours – parfois 20 pages – de stars du circuit, soit via la rédaction d’articles sur la thématique du numéro. Des thèmes divers et variés, mais avec une ligne d’horizon claire : ils ont tous un lien, évident ou plus subtil, avec Donald Trump et les chantiers ouverts par sa présidence.

Le dernier numéro, sorti ces jours-ci, évoque la foi en Amérique, avec un Donald crucifié en couverture. Celui de l’été 2018 raconte les femmes qui « défient Trump », la grande Toni Morrison en tête ; le numéro de l’automne 2017 se demandait, en couverture, si le FBI aurait « la peau de Donald Trump » (pour l’instant, la réponse est non) ; celui de l’hiver 2017 a pour thème la violence en Amérique, notamment avec un texte du maître de l’horreur Stephen King. Quant au numéro du printemps 2018, consacré au wilderness, il nous permet de plonger la tête la première dans l’Amérique profonde pour vivre en immersion cette conception très américaine d’un rapport brut et virginal avec la nature. Soit une respiration salutaire dans une Amérique trumpienne à l’air vicié ?

Good Morning America

America aura évidement une fin, mais le plus étonnant, c’est qu’elle est connue : le mook disparaîtra avec le départ de Donald Trump de la Maison Blanche, après 16 numéros, qui ont pour ambition de raconter en direct ses quatre années de présidence et les mutations qu’elles font et feront subir à l’Amérique. Evidemment de parti-pris, et donc totalement hostile au personnage, à ce qu’il incarne, à ce qu’il dit, à ce qu’il pense (mais Donald pense-t-il ?), America ne plaira évidemment pas à tout le monde, et en premier lieu aux tièdes, qui tolèrent le personnage, ou évidemment aux fidèles de l’ex-star du show The Apprentice. Mais quand on propose des interviews sérieuses de 20 pages de Paul Auster, écrivain américain majeur mais plutôt inconnu dans notre pays, ou de John Irving (Le Monde selon Garp), a-t-on vraiment pour ambition de plaire au plus grand nombre ?

La force d’America est cependant de permettre à des voix discordantes de s’exprimer : James Ellroy, l’écrivain très droitier et réac’ à qui l’on doit Le Dahlia Noir, Underworld USA ou L.A. Confidential, est interviewé sans censure dans le numéro d’automne 2017, tout autant que Tom Wolfe (Le Bûcher des Vanités), qui se dit favorable à Donald Trump, dans celui d’hiver 2017.

God Bless America

Ce mook – contraction de book et magazine –, bel objet d’environ 200 pages au prix de 20 euros (ça vaut la dépense), ne s’angle cependant pas que sur la politique. America donne évidemment la part belle à la littérature, avec des articles fouillés de plumes reconnues, mais aussi grâce à des textes inédits ou des analyses et décryptages de grands écrivains et de leurs œuvres – Moby Dick de Herman Melville, Le Bruit et la Fureur de William Faulkner, Sur la route de Jack Kerouac… Là, donc, où l’ombre imposante de Donald Trump ne se fait pas forcément ressentir. Bref, c’est bien simple : depuis la naissance de Mow Magazine, on n’avait pas vu début d’aventure journalistico-littéraire aussi intéressante.

En toute modestie, bien sûr.


Crédits photo de couverture : Tom Pennington

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