Société

Diglee : « S’il y a deux mille femmes et un chien, on va dire « ils » » – Part II

Partie II

Mow : Une BD est sortie sur la notion de charge mentale, Titiou Lecoq a publié Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale… L’idée est qu’avant tout, le féminisme commence chez soi. Partages-tu ce point de vue ? Pour toi, quel serait le meilleur moyen de faire bouger les choses ?

Diglee : Moi je suis persuadée que c’est par l’éducation que ça passe. Mais qui fait l’éducation ? Les parents et l’école. On ne peut pas être chez les parents et leur apprendre à éduquer leurs enfants. Tout ce qu’on peut faire c’est de faire en sorte que l’école soit un espace de tolérance et égalitaire.

« La France est un pays de lettres, de réflexion, de langage, ne pas exister en tant que femme dans tout cela, c’est extrêmement violent »

Aujourd’hui on enseigne quand même aux enfants que le masculin l’emporte sur le féminin. Apprendre ça comme règle fondamentale de notre langue c’est hyper violent, parce qu’aujourd’hui en français juste, s’il y a deux mille femmes et un chien, on va dire « il ». Ne pas exister dans le langage, en tant que femme c’est extrêmement difficile et ça commence à créer des plafonds de verre. Pour moi le langage et l’éducation sont le ciment de notre société. La France est un pays de lettres, de réflexion, de langage, ne pas exister en tant que femme dans tout cela, ou en dessous des hommes, c’est extrêmement violent. J’en ai marre d’entendre à l’Académie française, entre vieilles couilles, dire « oh non c’est moche ce n’est pas français » C’est pour ça que je me bats pour qu’on dise autrice par exemple, parce que c’était le vrai mot, c’est le terme qui existait et qui a été masculinisé volontairement au 17e siècle, parce que le prestige était au masculin.

© Diglee, Libres !

Il y a aussi ce faux féminisme des magazines féminins qui va te dire « Comment être féministe et belle »… C’est une des seules castes de militantisme où le physique est jugé… On va te dire féministe « ah oui mais non moi j’ai pas envie de ne plus m’épiler, de ne plus me maquiller, d’être moche… » Mais déjà pourquoi certaines féministes ne s’épilent pas ? Parce que c’est une injonction ultra patriarcale parce qu’on ne demande qu’aux femmes de s’épiler, donc je comprends. Moi aujourd’hui c’est effectivement des valeurs qui viennent raisonner chez moi et non je n’ai plus envie de me maquiller, de m’épiler, mais ça c’est mon parcours et ça ne veut pas dire que celles qui le font sont de mauvaises féministes… Le but est juste de se dire, au lieu de se taper les unes sur les autres, dénonçons le système qui fait qu’on agit comme ça. Soyons soudées et cette BD là, c’est un appel à de la sororité et à plus de bienveillance les unes envers les autres vraiment.

« Je suis dans cette envie de partager ces muses, car il se peut que sinon on ne les croisent jamais… »

Mow : Je te suis sur les réseaux, tu lis beaucoup… Quelles sont tes inspirations ? Tes modèles ?

Diglee : Il y a toutes celles que j’ai mise dans mon coffret Mes Égéries mais je dirais que celle qui prédomine c’est Lou Andréas Salomé. C’est ma mère qui me l’a fait lire, c’est la première femme qui m’a donné la niaque. A l’époque, je ne savais pas qu’une femme pouvait être psychanalyste, c’est la première fois que je croisais une femme qui avait un rapport à la séduction qui était totalement à l’antithèse de ce qu’on décrivait des femmes, qui disait qu’elle avait elle-même d’avantage besoin d’aimer que d’être aimée, il y avait des choses comme ça qui ont raisonné très fort… Ma première muse.

Et puis il y a eu Anais Nine, il y a à peu près dix ans, parce que d’une certaine manière je n’avais jamais lu un témoignage aussi déstabilisant, sans fard. Elle incarnait quelque chose d’extrêmement troublant. Elle était très troublante à lire et je trouvais ça fou qu’elle ait pu l’écrire et le publier, qu’elle ait pu assumer d’être ainsi, qu’elle ait pu assumer ses histoires toutes emmêlées, ses mensonges, ses adultères, ses infidélités animales…

Des muses il y en a énormément, et je suis toujours en quête de ces muses. En ce moment je suis dans les poétesses, parce que j’adore la poésie, et que je regrette amèrement de n’en avoir jamais étudiée… En tant que Lyonnaise on aurait au moins pu me faire lire Louise Labé, qui est de Lyon. Depuis 2014, je suis dans cette envie de partager ces noms, car il se peut que sinon on ne les croisent jamais…

© Diglee, Mes égéries

Mow : Venant du monde de l’édition, sans avoir fait de bac L, je t’affirme que je n’ai jamais trop croisé ces noms… Ils ne sont pas mis en avant, même en fac de lettres je n’ai étudié que peu d’autrices…

Diglee : Moi de toute ma scolarité je n’ai lu que trois femmes… Il y a un problème, l’Éducation Nationale n’a jamais mis aucune femme au bac de terminale… C’est aberrant ! Surtout que ce n’était pas que des classiques, il y a eu des contemporains, des auteurs qui sont encore en vie. Le festival d’Angoulême n’a jamais décerné son grand prix à une femme et on nous dit « oui mais en même temps aucune femme n’a la carrière pour », et bien si, si et ils ont nommés parfois des hommes qui avaient une carrière moins longue que certaines femmes… Et je ne te parle pas des commentaires que j’ai pu lire sous l’article que j’avais fait à ce sujet qui disait « c’est qu’il n’y en a aucune qui le mérite » ah bah oui c’est vrai… Il n’y a que les hommes qui sont talentueux… Tous les prix de prestige, les pléiades etc. les femmes ont énormément de mal à franchir ce cap et comme par hasard qui donne ces prix ? Ce sont souvent des hommes… On ne peut pas pensé que ce n’est qu’un état de fait, le prestige n’appartient pas qu’aux hommes.

En ce moment, je passe des nuits et des nuits à chercher sur le net des poétesses, ce n’est pas facile mais il y en a énormément… Et pourtant quand je tombe sur elles il est dit qu’elles ont eu un succès fou, qu’elles étaient reconnues de leur temps. Qu’est ce qui s’est passé ? Où sont-elles ? Et les femmes peintres c’est encore pire, qui peut citer une femme peintre ? A la limite on en cite une mais qui peut en citer 10 ? Moi je ne peux pas pour l’instant… Alors que quand on commence à chercher elles sont là… Le problème c’est que l’histoire les effacent trop rapidement.

Mow : Tout à fait d’accord. Si tu devais choisir un mot, un conseil à transmettre à nos lectrices et lecteurs lequel ce serait ?

Diglee : Bienveillance. Soyez plus tolérant avec les gens qui ne font pas forcément les mêmes choix que vous.


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