Société

Diglee : « S’il y a deux mille femmes et un chien, on va quand même dire « ils » »

Diglee fait partie des femmes qui parlent librement, sans tabous, qui montrent que les femmes peuvent parler de tout, faire ce qu’elles veulent et être comme elles veulent… Une rencontre inspirante à la terrasse d’un café lyonnais où Diglee nous présente Libres ! qu’elle co-signe avec Ovidie, sa vision de la société et du féminisme. Première partie de la rencontre.

Mow : Bonjour Diglee, peux-tu te présenter et nous décrire ton parcours ?

Diglee : Je m’appelle Diglee, de mon vrai nom Maureen Wingrove, j’ai 29 ans et je suis illustratrice. J’ai commencé il y a 10 ans maintenant, avec mon blog sur lequel je racontais ma vie en petites scènes dessinées. Elles ont ensuite été adaptées en deux bandes-dessinées : Autobiographie d’une fille gaga et Confession d’une glitter addict chez Marabout et puis j’ai sorti Forever Bitch en 2013. Aujourd’hui, je sors une nouvelle BD, enfin plutôt un essai : Libres ! sur lequel j’ai travaillé avec Ovidie.

Diglee © Marie Savoret

Mow : Tu as deux actualités, car tu sors aussi ton premier roman et on le voit sur tes réseaux sociaux, elles semblent te tenir particulièrement à coeur. Pourquoi ?

Diglee : Ces deux projets sont très importants pour moi. Libres ! C’est le résultat d’une collaboration avec quelqu’un que j’admire énormément et dont je suis fan depuis longtemps : Ovidie. Je l’ai rencontrée à Angoulême en 2014 en tant que fan et lectrice. Je lui ai fait signer une de ses BD et lui ai laissé un exemplaire dédicacé de Forever Bitch. Elle venait de terminer son documentaire A quoi rêvent les jeunes filles ? et elle était en train de penser à ce manifeste. Quand il a été question de savoir qui l’illustrerait, elle a pensé à moi, elle avait vraiment aimé Forever Bitch et nous étions sur la même longueur d’onde.

Mow : C’est vraiment elle qui a fait la démarche…

Diglee : Exactement ! Elle est venue me chercher. A cette époque j’étais sur toute autre chose, j’avais d’autres projets, je commençais mes articles engagés… Le fait que cette femme que j’admire autant me fasse confiance m’a vraiment boostée. C’est un projet qui compte parce que c’est mon premier projet militant, ouvertement féministe en tout cas, publié sur papier et qui me permettait de concrétiser une démarche que je voulais développer d’avantage. On a travaillé deux ans et demi dessus, il a fallu se caler l’une et l’autre. Maintenant, Libres ! est sorti, c’est un vrai aboutissement très important pour moi, et le fond l’est tout autant.

Pour mon roman, c’est aussi un peu mon rêve qui se réalise mais dans un tout autre domaine. C’est une nouvelle porte poussée et la joie de se dire que j’ai réussi.

Mow : Comment on se sent quand on sort deux livres si symboliques et importants ?

Diglee : Pour chaque livre il y a de l’appréhension. Mais en même temps, une fois le livre sorti, on ne peut plus rien faire. Il s’agit d’acceptation, je me dis maintenant il est sorti voilà et… Advienne que pourra !

© Ovidie & Diglee, Libres ! Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels, Tapas, 2017.

« J’étais cantonnée à cupcake paillettes… »

Mow : Dans Libres ! Ovidie parle de son déclic, à propos de l’acceptation de soi et de son corps. Quel a été le tiens par rapport à ta vision de toi, de la société, du féminisme ? Qu’est ce qui a fait que tu t’es dit « stop j’arrête de faire des compromis » ?

Diglee : J’ai pas senti un vrai déclic, ça a été progressif je pense. C’est arrivé avec le milieu du travail. C’est là où j’ai vraiment mesuré la différence de traitement homme/femme. On me traitait plus en temps que fille qu’en tant qu’auteure, on me posait avant tout des questions liées au fait que je sois une fille ou alors on commentait avec un peu de condescendance mon travail… C’était très dur de me sentir légitime dans ce que je faisais, je n’arrivais pas à être fière et à me dire « J’ai publié ma BD à 21 ans, elle s’est vendue, j’ai du succès… » Je n’arrivais pas…

Mow : Pourtant c’est assez rare d’avoir un succès aussi fulgurant dans le milieu de la BD…

Diglee : Oui mais c’était tellement terni par ces commentaires de gens du milieu, de journalistes, qui minimisaient ça, alors que j’avais énormément bossé. Même moi je me disais que j’étais un peu là par hasard. Le premier déclic s’est fait là. Je me demandais pourquoi je n’arrivais pas à être fière de ce que j’accomplissais alors que c’est un métier où il est hyper dur de bosser, hyper dur de bouffer, c’est un métier qui est très aléatoire… J’ai vraiment mesuré la différence de traitement à ce moment-là. Ensuite, c’est arrivé petit à petit, en lisant des articles, en rencontrant des gens… J’avais trois/quatre amies, on a toutes réfléchi à ça au même moment en fait…

J’ai fait un article en 2014 sur mon ras-le-bol du terme girly, qu’on m’attribuait souvent. C’était un terme que je pensais prendre avec humour, un terme caricaturé, mais c’est devenu le terme qui me définissait, plus personne ne saisissait l’ironie et plus personne ne lisait même ce que je disais. J’étais cantonnée à cupcake paillettes… Encore là récemment, on a résumé mes trois BD en disant « elle raconte son quotidien de fashionista ». Pour moi c’est hyper violent…

Mow : Ça a été, je pense, le même jugement qui a été donné à d’autres illustratrices comme Margaux Motin, Pénélope Bagieu… Et pourtant quand on lit vraiment avec attention vos BD, vos articles, ils ne sont peut-être pas ouvertement féministes mais ils montrent la femme libre qui fait ce qu’elle veut, qui parle de ce qu’elle veut… C’était inspirant, libérateur pour vos lectrices.

Diglee : Oui, nous avons rempli un vide. Ce format-là n’existait pas, tu sais, raconter sa vie sous une forme humoristique et surtout en tant que femme. Les personnages de BD féminin étaient majoritairement écrit par des hommes et les femmes qui publiaient des BD avaient des ouvrages plus… « construits ».

La chronique de vie de femme, c’est ce qui a fait notre succès je pense et paradoxalement aussi ce qui a fait qu’on a énervé autant. On a été propulsées sur le devant de la scène, on a été starifiées.. Tout ça en deux ou trois ans. J’avais déjà ce côté prise de parole un peu militante, mais ça m’a forcé à changer de comportement. Au départ, mon message c’était « acceptez vous comme vous êtes ». C’est pour ça que j’adore Lady Gaga, il y avait ce côté soyez excentrique et n’en ayez pas honte. Je parlais énormément de mon corps, de mes poils, de ma cellulite, enfin voilà… la vie quoi. J’avais un rapport à mon corps doux et amer, je m’en servais pour me moquer de moi-même. Finalement, ça a été une extension de ça. Il me fallait étendre mon propos parce que je me suis rendue compte que la cause était plus grande.

Pour répondre à ta question, je pense que le moment un peu clé, ça a été le moment où j’ai fait l’article sur le harcèlement de rue. Une prise d’arme directe qui a été partagé je crois 1,5 millions de fois. Il est remonté jusqu’au Ministère des Droits des Femmes de l’époque, nous avons rencontré Pascale Boistard et discuté des choses à entreprendre… C’est à ce moment-là vraiment que je me suis dit, l’outil fonctionne, cet espace d’expression, il peut servir. Ça c’est vérifié par la suite. Par exemple avec mon article de 2015 sur le manque d’autrices au bac littéraire. En 2016, une pétition a été lancée et en 2017 nous avons eu une autrice au bac. Je me dis que mon blog est un outil qui peut raisonner, faire écho.

© Diglee

Mow : Tu es suivie par énormément de jeunes femmes, de femmes en devenir aussi. Personnellement je t’ai connu j’étais encore adolescente, mes amies et moi on suivait ton blog et ceux de Pénélope Bagieu, Margaux Motin ou encore Titiou Lecoq. A l’époque, je ne me définissais pas comme étant féministe, je ne sais d’ailleurs pas si on peut me qualifier ainsi aujourd’hui, mais vos paroles ont eu une résonance, nous ont accompagnées, interpellées. Comment gères-tu cette position de modèle ?

Diglee : Tu sais, être féministe c’est simplement vouloir avoir le même traitement que les hommes et avoir le droit de faire ce que l’on souhaite, ça n’annihile pas les différences. On met tellement de chose derrière ce mot que la majorité des personnes ne se pensent pas féministes…

Je me suis rendue compte que j’avais un lectorat très jeune, fidèle, hyperactif et qui communique beaucoup avec moi, par mails, sur les réseaux sociaux, lors de mes signatures, etc. Ce combat prenait tellement de place dans ma vie que je ne pouvais qu’en parler dans mon travail, le partager et échanger avec cette communauté. Je donne autant que je reçois, l’échange et le partage sont primordiaux.

« Il y a énormément de féminisme mais il y a un tronc commun :

rendre leur liberté aux femmes »

Mow : Tu le disais et on le voit dans les médias, il existe plusieurs définitions ou plutôt interprétations du féminisme, quelle est la tienne ?

Diglee : Aujourd’hui, le militantisme féministe dit qu’il y a plusieurs formes de féminisme : l’afroféminisme, le féminisme blanc, etc. En tant que femmes blanches nous faisons partie des privilégiées, vraiment, il est important de s’en rendre compte. On n’a pas les mêmes combats et il ne faut pas prendre la parole à la place de… Il y a énormément de féminisme mais il y a un tronc commun : rendre leur liberté aux femmes, leur liberté d’agissement, de jugement, de lien à leur corps et arrêter de mesurer, chaque jour, l’écart entre un homme et une femme, par les salaires, les violences sexuelles, les comportements dans la rue… C’est tout ça le féminisme, c’est tirer une sonnette d’alarme, dire attention. On pense qu’on est arrivé à quelque chose d’égalitaire parce qu’on a la chance, en tant qu’européennes, d’être relativement libres, maintenant les écarts existent toujours et quand on voit comment sont traitées les affaires de viol, le nombre de violences sexuelles, le comportement de certains hommes dans la rue, la peur qu’il existe chez les femmes de se faire violer… On ne peut pas prétendre à être arrivé au summum de l’idéal… Le féminisme c’est juste ça. Le féminisme ce n’est pas forcément être militante, on peut être persuadée de tout ça mais ne pas du tout avoir envie de prendre la parole, d’aller dans la rue…

Mow : L’actualité met sous les feux de la rampe tous ces points : l’élection de Donald Trump, l’affaire Weinstein et j’en passe, les Femmes parlent, s’affirment. Que ressens-tu face à ça ?

Diglee : On a aussi dit ça en 1975, qui a quand même été élue l’année de la femme. On en est loin et pourtant en 75 les médias disaient « ohlalala toutes ses femmes qui prennent la parole »… En fait ce qui se passe c’est que dès qu’il y a trois livres qui sortent et qui parlent de féminisme on a l’impression qu’on ne parle que de ça. La prise de parole est tellement rare que quand elle surgit c’est tout de suite propulsé dans les médias.

Hier j’ai fait de la promo toute la journée, plusieurs personnes m’ont fait la remarque : « c’est marrant que vous sortiez ce livre maintenant, à une période où on parle beaucoup de féminisme » Mais vous trouvez qu’on parle beaucoup de féminisme ? Pour moi qui pense que c’est quelque chose qui coule de source, que ces valeurs sont importantes, je n’ai pas l’impression qu’on en parle beaucoup. Il doit y avoir 5 bouquins tout au plus qui sont sortis en un an je ne trouve pas que ça soit une prise de parole excessive et envahissante.

Moi je suis contente quand je vois une Beyoncé marquer en énorme Féminism dans ces concerts, prendre part pour la cause noire, quand je vois Lena Dunham ou Emma Watson ça me donne quand même de l’espoir. Le féminisme a plein de visages aujourd’hui. Des visages jeunes auxquels on a envie de s’identifier. On est loin d’une image de chienne de garde, de MLF.

J’ai l’impression qu’on a gagné du temps de parole et que ça fait juste bizarre aux gens qui préfèrent ne pas se confronter à ces questions. Mais de là à dire qu’il y en a beaucoup… il y a encore du boulot.


Retrouvez prochainement la seconde partie de notre entretien avec Diglee.

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