Culture

Les Engagés : la nouvelle websérie incontournable

« Alors dis-moi : qui es-tu Hicham ? » C’est la question que nous pose d’entrée de jeu Les Engagés, nouvelle websérie diffusée sur YouTube depuis le 17 mai par la plateforme Studio 4. Dès le premier épisode, la question de l’identité s’impose comme l’un des thèmes essentiels et comme une quête que devront poursuivre Hicham et Thibaut, les deux personnages principaux. Evoluant au sein d’une association LGBT à Lyon nommée le Point G, la série pose la question de l’acceptation de soi et d’autrui. Mêlant un engagement profond et une esthétique particulièrement travaillée, la série, composée de dix épisodes d’environ dix minutes chacun, connait déjà un vif succès.

La première saison touchant à sa fin, nous avons souhaité poser nos questions au créateur de la série, Sullivan Le Postec, scénariste passionné qui a tout d’abord tenu à nous rappeler qu’un tel projet n’aurait jamais pu voir le jour sans toute son équipe, citant entre autre les co-réalisateurs Jules Thénier et Maxime Potherat, le directeur de la photographie Juan Siquot ou encore les acteurs principaux Mehdi Meskar (Hicham) et Eric Pucheu (Thibaut).

/ !\ Spoilers / !\

Comment a commencé l’aventure Les Engagés ?

J’ai toujours été passionné de série : j’ai d’abord écrit sur la fiction, sur les séries des autres. Quand j’ai vraiment commencé la transition pour devenir scénariste, Les Engagés est le premier projet que j’ai mené jusqu’à l’écriture d’un dialogué en décembre 2010, à l’époque sur un format de 30minutes, avec l’idée d’en faire une série tv. Je me suis vite rendu compte que c’était compliqué de traiter ce genre de projet à la tv et comme j’y étais très attaché et qu’il me tenait beaucoup à cœur, je l’ai retravaillé, j’ai changé les formats, rajouté des personnages etc. Mais on se heurtait toujours à la difficulté de traiter ce genre de sujet. J’ai cru qu’on n’y arriverait jamais. Il y a deux ans ont émergé ces nouvelles plateformes sur internet qui financent de la fiction. Un producteur m’a appelé pour Studio +, qui faisait des séries de dix fois 10 minutes. J’ai tenté ce format avec les Engagés et ça marchait. Le projet ne l’a pas intéressé mais j’ai envoyé le projet à Studio 4, en juin 2015. En juillet ils m’ont répondu, et fin août on cherchait un producteur.

Pourquoi avoir choisi Lyon comme théâtre de l’action ?

J’y ai vécu pendant longtemps. J’ai passé mon adolescence en Bretagne et en partant, je suis allé à Lyon. C’est une grosse ville étudiante, une ville attractive, vous êtes bien placés pour le savoir. Je suis allé là-bas en vacances quand j’avais 23 ans et je suis tombé amoureux de la ville. Je m’y suis installé de 2003 à 2008. Un an après mon arrivée, j’ai commencé à militer dans des associations, notamment à Mouv’, association de jeunes LGBT hébergée par le forum gay-lesbien. De là j’ai fait les Gay Prides de Lyon et j’ai travaillé comme salarié à Aides.

Êtes-vous entrés en contact avec de réelles associations LGBT ?

Je connaissais vraiment bien le terrain donc pour l’écriture je n’avais pas de démarche à faire. C’est pas du tout une série autobiographique mais évidemment, en terme d’arène, c’est quelque chose que j’ai bien connu. Quand on est rentré en phase de production, ça a été important pour nous d’aller voir les associations localement, notamment parce que toutes les scènes du Point G ont été tournées dans le centre LGBTI de Lyon. Ils ont pris connaissances du projet et décidé de nous accueillir dans leurs locaux. Une dizaine de jours avant le tournage, on a fait une réunion pour que tout le monde puisse se renseigner sur nous. On a fait un tournage de 10 jours et demi, ils devaient continuer à vivre pendant ce temps. Au pic, le tournage représente trente personnes et beaucoup de matériel.

Les Engagés ne se limitent pas à la question LGBT : la question du féminisme, celle du port du voile sont également abordées. Est-ce qu’on pourrait résumer cette série en la qualifiant d’appel à la tolérance ?

Profondément, si j’ai écrit cette série, c’est pour me poser des questions sur le militantisme. C’est presque pour me demander pourquoi j’ai abandonné le militantisme. Evidemment, je milite à travers mon écriture. Je pense qu’il n’y a presque jamais eu autant besoin de militantisme qu’aujourd’hui et pourtant je pense qu’il est impossible de militer. Il y a un paradoxe profond. Chacun de nous aspire de manière extrêmement légitime à l’individualisme, à vouloir être absolument qui on est, mais militer ça veut dire créer du commun, travailler ensemble. Comment réussir à être soi et réussir à être ensemble ? Il y a aussi la question de la fragmentation de la société. Ce que j’essaie de dire, ça rejoint votre question et votre formulation, c’est que, quand on défend globalement les mêmes choses, il faut arriver à dialoguer. On peut trouver ça trop mou mais je crois profondément qu’on n’y arrivera pas si on n’essaie pas de dialoguer. Ça s’incarne par mes deux personnages principaux : Thibaut incarne la radicalité, l’action et Hicham incarne l’humanité, l’empathie. Tout seul, aucun des deux n’arrive à rien. La menace de Thibaut plus l’humanité d’Hicham font qu’ils arrivent à quelque chose. Mais c’est difficile et à la fin de la saison on voit que leurs trajectoires se séparent.

Est-ce que pour vous Les Engagés est une nouvelle forme de militantisme ?

Je peux difficilement dire non parce que je défends une vision du monde et que la série produit un discours d’une part, d’autre part parce que je sais qu’il y a clairement un moment où je me sers du dispositif et de la fiction pour faire passer des choses, notamment quand on parle de la PrEP, traitement préventif contre le VIH. Mais une fois que j’ai dit ça, c’était quand même important de ne pas montrer sur mon estrade et d’asséner un discours purement militant aux gens, d’où l’idée qui me tenait à cœur de donner aux figures plus antagonistes un vrai point de vue à défendre. On peut tout à fait regarder les Engagés et dire : c’est Laurent qui a raison. Ils font tous des conneries et en même temps ils ont tous une vraie part d’humanité. Je voulais qu’ils aient de vrais arguments, qu’ils ne soient pas caricaturaux. Je n’ai jamais voulu dire que Laurent était un sale con. Il défend une vision du monde cohérente et logique. Mon discours à moi c’est que la radicalité de Thibaut est nécessaire et qu’il faut que Thibaut et Hicham marchent main dans la main pour faire des choses. Mais je ne voulais pas m’enfermer, je voulais notamment que la scène de confrontation entre Amaury et Thibaut génère de l’empathie vis-à-vis d’Amaury, même s’il est de droite.

Les Engagés

La série montre que parfois, le regard des autres n’est pas la seule chose à affronter : Hicham doit d’abord affronter son propre regard. « S’enfuir », « Se retrouver », « S’ouvrir », peut-on voir les épisodes comme un parcours ? Les 10 étapes vers l’acceptation de soi ?

Oui c’est ça, c’est l’incarnation de cette recherche de l’identité, cette recherche de soi qui est parfaitement légitime. Il y a eu d’autres web série LGBT mais on est la première financée par le système traditionnel de la tv, on est coproduit par France Télévision. Ça fait 20 ans que ce genre de série existe ailleurs, mais nous, on arrive seulement maintenant parce que maintenant, ce message peut être entendu : on peut être français, faire partie de la communauté, de la République, sans renier qui on est, en étant LGBT, musulman … C’est ce que la série a envie de dire. Elle suit ce personnage qui n’arrive pas à dire qui il est, tout le monde essaie de lui assigner une identité unique mais lui sait qu’il est plein de choses et il doit réussir à l’accepter.

Comment se passe la collaboration avec Studio 4 ? France Télévisions ? Ont-ils leur mot à dire sur les épisodes ?

Oui, on développe ensemble. Le producteur et le diffuseur sont les premiers à voir les scripts. Il y a même eu une phase où ils étaient mes seuls interlocuteurs. On avance ensemble, c’est vraiment un diffuseur hyper ouvert et dans la relation de confiance. Parfois, ils me disent « tu es sûr que tu veux faire ça ? » et même si eux ne sont pas sûrs, ils me suivent et me font confiance. C’est rare et précieux.

La websérie est un format assez récent. Que permet ce format et quelles sont les contraintes qu’il impose ?

C’est encore nouveau, on arrive et on défriche un autre terrain, celui de la série de personnages. Pour l’instant en France, il n’y a que de très rares exemples de ce genre de série : on peut citer Ainsi soient-ils. La vraie série de personnage c’est difficile parce que les chaînes veulent plus d’enjeux. Je me suis dit que le web était peut-être l’espace pour ça mais ce n’était pas évident de convaincre : on me disait que ça devait être rythmé etc. Ok, mais j’y vais pour faire autre chose. Cela n’empêche pas qu’il puisse y avoir du rythme, mais j’y vais pour faire de l’intime sans trop m’en écarter. Je pense que le petit succès que l’on rencontre à l’échelle de Studio 4, c’est aussi ça : il y avait une vraie envie de voir des personnages français qui ont le temps de s’étendre. Le danger sur un format long, c’est qu’il faut que ce soit vraiment excellent pour qu’on ne s’ennuie pas. Donc, quand c’est The Leftovers et que c’est l’écriture la plus incroyable de la Terre, c’est génial, mais ça demande un très haut standard. Sur un format de 10 min, même si on n’est pas encore aussi bon que ça, je crois qu’on s’en sort pas mal. La contrainte, c’est que ça cadre beaucoup. C’est sans pitié pour les personnages secondaires donc il faut vraiment qu’ils aient un méga truc à défendre pour pouvoir exister. On a deux personnages principaux qu’on ne peut pas trop perdre et on est obligé de regarder le monde à travers eux, même si je me suis permis un pas de côté avec l’épisode 5, que j’adore ! C’est une question d’équilibre.

YouTube a mis en place depuis quelques mois sa politique du « mode restreint » : la plateforme bloque à la demande des internautes des vidéos aux contenus jugés inappropriés. Cette mesure a fait polémique lorsque des YouTubeurs se sont rendu compte que des vidéos aux contenus LGBT étaient concernées par cette restriction. Avez-vous été inquiétés ?

Non, aucun de nos épisode n’a été mis en restreint. J’ai un peu suivi cette polémique et elle était plus ou moins réglée juste avant qu’on lance le premier épisode. On nous a dit que typiquement, sur la nudité, si on allait plus loin, les épisodes auraient pu se retrouver en restreint. On s’était dit qu’il fallait qu’on fasse attention au premier épisode, pour être sûr qu’il ne le soit pas, et que si jamais un des suivants était restreint, les gens ayant envie de le voir feraient la démarche de le débloquer. Donc on ne s’est pas forcément interdit de montrer un bout de fesse, même si la série est assez pudique. Comme Hicham couche pour la première fois avec un mec dans le dernier épisode de la saison, on pouvait se préserver du sexe jusque-là. Il y a quand même maintenant 20 ans d’histoire de séries LGBT. Les premières ont beaucoup montré ça parce que c’était nécessaire mais on est passé à une autre époque. Je trouvais ça chouette d’aborder le sujet sous un angle plus politique que sexuel.

Pensez-vous que cette polémique soit le reflet d’une société encore trop intolérante ?

La problématique est celle de la mondialisation. Les codes et les standards américains sont assez différents des nôtres et comme on est sur des plateformes structurellement et intellectuellement américaines, elles ont tendance à diffuser dans le monde leurs tabous. Elles sont incroyablement open sur la violence mais c’est la fin du monde dès qu’on voit un bout de téton. Ça parle assez peu de la société française. C’est très paradoxal parce qu’en France, on a tendance à se croire très ouverts alors qu’on ne l’a historiquement pas été du tout. Bizarrement, la représentation LGBT en France à la télévision est passée par la série américaine. Moi, en tant que jeune gay ado dans les années 90, c’est par la série US que j’ai vu des personnages auxquels j’ai pu m’identifier. Nous qui nous moquons souvent de leur puritanisme, on a aussi des choses à apprendre.

Cela fait maintenant plusieurs semaines que les épisodes sont mis en ligne. Dans l’ensemble, quelles sont les réactions des internautes ?

C’est vraiment très positif. Je suis presque agréablement surpris parce qu’internet peut être un monde assez violent, notamment dans les commentaires YouTube. Je me préparais à ce qu’il y ait un pourcentage conséquent d’attaques sur le projet, sur sa raison d’être. On approche des cent commentaires sur chaque épisode et à chaque fois, il y en a peut-être un ou deux comme ça, pas plus. On reçoit énormément d’encouragements sur les réseaux sociaux. On a une part du retour qui est assez touchante sur ce que ça incarne, sur la manière dont des gamins peuvent se reconnaître. Il y a des scènes clés dans leur spécificité et donc, dans leur universalité : par exemple, quand Muriel dit à Najet « plus on connait les gens, plus c’est dur, ma meilleure amie c’est la dernière à qui j’en ai parlé », il y a une nana qui commente : « moi c’est pareil, ma meilleure amie est la seule qui ne le sait pas encore ». Pendant toutes ces années où j’essayais de convaincre qu’il fallait faire ce projet, c’était en partie mon discours : je savais très bien qu’on n’allait pas faire 6 millions de téléspectateurs sur TF1, mais un public attendait cette série. Il y a un marché économiquement aussi, c’est important. Ça peut sembler très prosaïque mais ça coûte cher de faire de la fiction. Je leur disais : « Vous savez, des éditeurs de DVD spécialisés dans ces questions vont venir nous voir ». Et ça n’a pas loupé. Avant la fin du tournage on avait un accord, on savait que la série sortirait en DVD. J’étais sûr qu’il y avait des gens qui avaient vraiment envie qu’on existe et la réception très chaleureuse valide ce en quoi je croyais.

Peut-on espérer une deuxième saison ?

On l’espère très fort. La balle est dans le camp des gens, plus on sera vu et plus on parlera de nous, plus le désir de faire une suite sera fort. Ça reste des projets très fragiles économiquement. Il faut à nouveau réunir tous nos partenaires ou en trouver d’autres pour une saison 2. Il faut des textes solides puis démarcher.

Votre série trouve une résonance amère dans l’actualité internationale. Quelle aurait-été la réaction du Point G face aux révélations concernant le sort fait aux homosexuels en Tchétchénie ?

C’est vraiment une très bonne question et c’est une question très difficile. A l’époque où je militais encore à Lyon, à la LGP (Lesbian and Gay Pride, ndlr), on travaillait à soutenir les LGBT qui se battaient en Russie pour organiser une Gay Pride. C’est difficile parce qu’il faut une position très délicate. Il faut absolument être dans le soutien aux personnes concernées. Là, il y a un premier réfugié tchétchène qui est arrivé en France, il faut accueillir à bras ouverts. Mais politiquement c’est dangereux : si on est maladroit dans le message qu’on adresse, on peut desservir la cause qu’on voulait défendre. C’est extrêmement facile pour les gens en face de dire : « Les histoires d’homos, ce sont les histoires d’occidentaux qui veulent nous envahir et nous imposer leur vision du monde ». Le Président tchétchène nie qu’il puisse y avoir des camps parce que selon lui, il n’y a pas d’homosexuels chez eux, c’est vraiment ça. L’homosexualité est un truc de décadence occidentale. Mes personnages se trompent assez souvent malgré leur bonne volonté. Même Thibaut. Il veut améliorer le monde mais est très maladroit dans sa façon de le faire parce que trop déséquilibré à l’intérieur. C’est typiquement le genre de situation où il pourrait se tromper et faire plus de mal que de bien. Nous, à notre niveau, on doit être dans un soutien actif et concret aux personnes, leur dire en privé qu’on est avec elles et qu’on peut les aider. De l’autre côté, ça se joue dans la diplomatie internationale, dans des cadres fait pour, l’ONU etc. Une interférence trop forte et mal maîtrisée peut être dangereuse.

 

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