Culture

Pourquoi le Festival Lumière doit détrôner le Festival de Cannes

Créé en 2009, le Festival Lumière prend de plus en plus d’importance au sein du paysage cinématographique français. Au point de dépasser le festival réputé pour sa montée des marches ?

Après Clint Eastwood, Milos Forman, Gérard Depardieu, Ken Loach, Quentin Tarantino, Pedro Almodovar, Martin Scorsese et Catherine Deneuve, dans l’ordre, c’est le cinéaste hongkongais Wong Kar-wai qui est mis à l’honneur lors de cette édition 2017. Outre la possibilité de revisiter toute sa filmographie, de Chungking Express (1994) à In the Mood for Love (2000), l’artiste propose aux festivaliers une sélection de films qu’il affectionne et souhaite mettre en avant. Cela va du fameux polar Infernal Affairs (2002), dont Martin Scorsese a tiré un remake en 2006 (Les Infiltrés), à You are the Apple of my Eye (2011), obscur film d’un réalisateur taïwanais inconnu dans nos contrées, Giddens Ko. On peut également revoir tous les films de l’iconoclaste Henri-Georges Clouzot, suivre une masterclass de Michael Mann et admirer Heat en version 4K restaurée, rencontrer Guillermo del Toro, Tilda Swinton, Anna Karina ou William Friedkin, visionner des films muets avec Harold Lloyd, passer une « Nuit dans l’Espace » ou encore (re)découvrir des westerns de John Ford, Howard Hawks, Raoul Walsh ou Anthony Mann. Bref, en un mot comme en cent : un pur bonheur de cinéphile.

La Lumière à tous les étages

Cette célébration du cinéma mondial, parfois au présent mais surtout au passé, est permise notamment grâce au travail de Thierry Frémaux, directeur du Festival Lumière. Ses relations, appuyées par le prestige de l’Institut Lumière, qu’il dirige, permettent à la fête d’être totale, avec la présence en chair et en os d’artistes établis. Il se trouve également être le délégué général de l’autre grande célébration cinématographique de notre pays, le Festival de Cannes. Sauf que, contrairement à Cannes, à Lyon, pas de jury, pas de compétition, juste le plaisir et la joie de revoir ou découvrir des pellicules adorées ou méconnues. Et cela apporte une grande différence entre les deux manifestations.

L’Américain Woody Allen n’a jamais voulu entrer en compétition avec ses confrères, au festival de Cannes particulièrement, où il est très régulièrement présent hors-compétition. Il s’en était expliqué en ces termes, au Figaro, en 2014 : « Vous pouvez dire qu’un coureur va plus vite qu’un autre mais comment déterminer de façon objective si un film est meilleur qu’un autre ? Ou que Rembrandt mieux que Picasso ? C’est absurde ! Ce n’est qu’une question de goût. » Si l’on peut se pencher, parfois avec un vrai plaisir, dans l’entreprise de classer des œuvres, de faire des tops (en fin d’année, tous les magazines ciné en regorgent), cela se fait toujours selon notre goût. Et cela n’a pas vraiment d’incidence directe sur les films. Mais dans le cas d’un jury remettant un prix, a fortiori un prix aussi renommé mondialement que la Palme d’Or de Cannes, cela a une influence décisive sur l’avenir d’un film, souvent au dépend d’autres. Or, c’est le goût du moment qui dicte un palmarès. Alors qu’il ne faut pas oublier que le meilleur juge du Cinéma, c’est indéniablement le Temps (et le Temps fera à n’en point douter son office sur ce film-ci).

À la Croisette des chemins

S’il ne fait aucun doute que le débat fait grand bien à la cinéphilie, à Cannes, les polémiques, souvent violentes, ont tendance à prendre chaque année un peu trop de place, au dépend même du Cinéma, qu’elles phagocytent un peu. Durant le Festival Lumière, pas de foire d’empoigne, pas de polémique, pas de « scandale ». Et moins d’à-côté, alors que les sponsors et les médias, généralement peu experts en Septième Art, envahissent chaque année la Croisette, en mai. Tout comme les starlettes de tout horizon (télé-réalité, football), qui foulent le tapis rouge. Si le Cinéma appartient à tout le monde, la place de certains au Festival de Cannes, devenu un grand capharnaüm, laisse songeur. Ce dernier ne serait-il pas devenu un événement plus médiatique que cinématographique ? Les polémiques et les scandales qui en découlent ne sont-ils pas les signes les plus visibles d’une désintégration du festival de cinéma le plus connu au monde dans la grande lessive médiatique qui le fait dorénavant tourner ?

Bruyant, clinquant, le Festival de Cannes, devenu obèse de toutes les influences éparses qui modifient sa nature profonde, voit grandir à côté de lui son petit-frère discret et humble, le Festival Lumière. Gage à celui-ci de garder sa fière allure actuelle, de toucher de plus en plus de monde et de prendre, petit à petit, la place de son aîné devenu encombrant.


Crédits photo de couverture : Christopher Doyle et Ping Bin Lee – In the Mood for Love, de Wong Kar-wai

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