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[INTERVIEW] Yérim Sar : ta dose de haine avec le sourire – Part 1

Dans notre société très normée, il existe des êtres dont la mission est de balancer une horreur salutaire au milieu des combats pour l’écriture inclusive et l’héritage de Johnny dont on ne touchera jamais un centime. Ils maintiennent l’équilibre en veillant à ce que les idées connes de l’humanité ne soient jamais prises pour autre chose. Aujourd’hui, l’un d’entre eux a accepté de nous parler. Journaliste rap, cinéma et société pour Vice, Noisey, Mouv, voici l’histoire de Yérim Sar. Cette première partie sera consacrée au journalisme et au rap.

Salut Yérim, tu peux te présenter ?

Yérim : Je m’appelle Yérim Sar, je suis journaliste, je fais surtout musique, rap et cinéma et série puisque maintenant c’est un peu la même chose.

Tu es présent sur Twitter sous le nom de « Spleenter », pourquoi ce nom ?

C’est une référence au rat des Tortues Ninja, mais lui ça s’écrit avec un « i » et moi je l’ai écrit avec deux « e » parce que ça faisait une pauvre référence littéraire, tout ce qui est le spleen.

A Baudelaire ?

Ah non c’était pas pour un auteur en particulier, c’était pour le Spleen, qui est un truc plutôt triste d’ailleurs. L’union des deux, ça me faisait marrer : avoir un rat mutant géant en kimono mauve et cette référence qui n’a aucun rapport.

Pour Twitter, c’est le seul réseau social sur lequel je suis. J’ai pris celui-là parce que c’est le plus simple d’utilisation il me semble. Le plus direct. Facebook à côté, j’ai dû y rester une heure, ça m’a saoulé. Twitter c’est un peu le réseau social le plus con du monde, le réseau pour les nuls. Tu peux faire ce que tu veux, tu as autant d’utilisations que d’utilisateurs. Je m’en sers pour parler à mes potes, sinon je relaie mon travail dessus et je fais des blagues de merde.

L’année dernière tu as fait un article assez passionné sur l’Eurovision, ça a déclenché pas mal de réactions, au point que tu fasses une vidéo où tu lis les commentaires…

Ah c’était pas l’Eurovision, c’était les Victoires de la musique, mais effectivement ils m’ont fait enchaîner avec l’Eurovision mais le truc auquel tu fais référence, c’était les Victoires.

Ah oui effectivement la vidéo était bien pour les Victoires. D’ailleurs cette année tu n’as pas fait d’article dessus ?

Non parce que ça tombait sur un week-end où j’étais déjà assez chargé, du coup je ne pouvais pas regarder en direct. Après je n’avais pas le temps de rattraper. C’est quand même un truc qui dure 4h, c’est très très long, et c’est pas vraiment la même qualité qu’Il était une fois en Amérique, donc tu t’endors au milieu, tu te réveilles, c’est le lendemain, l’émission est toujours pas finie, tu comprends pas. J’aurais pu avoir la même inspiration, parce qu’à tous les coups ça aurait été aussi nul que l’année d’avant et aussi nul que l’année d’après, mais ça aurait été bien redondant de faire ça deux années de suite.

©Capture écran – Noisey

Et pour l’Eurovision cette année ?

Non je vais faire l’impasse parce que déjà l’année dernière c’était un peu du forcing. Le fait que ça soit des candidats amateurs, enfin qu’il n’y ait pas de célébrités, t’as moins de trucs à raconter. Dans mon souvenir, les présentateurs ne sont pas français, ça t’enlève pas mal de références. Tu as un trio de français mais uniquement en voix off, c’est un peu plus laborieux que les Victoires de mon point de vue. Et puis y’a certaines langues européennes qui agressent les tympans, c’est pas de leur faute mais c’est terrible. En plus l’année dernière y’avait une Allemande qui était pieds nus, le simple fait que je m’en souvienne ça prouve que c’est dégueulasse.

Comme tu l’as dit tout à l’heure, tu es journaliste rap, cinéma/séries.  Dans plusieurs interviews tu as expliqué que c’était compliqué à tes débuts d’en vivre. Est-ce que ça a changé aujourd’hui ? Comment se porte ce secteur-là maintenant et qu’est-ce qui a changé pour toi ?

Alors ce que j’expliquais c’est que j’étais très pragmatique, j’étais parti du principe qu’il fallait que je me concentre sur la presse cinéma parce que la presse rap, je n’imaginais pas faire mon trou là-dedans. J’étais presque persuadé que ça n’était pas trop possible, mais en fait je pense que j’étais un peu défaitiste. C’était plus une question d’époque, je ne me voyais pas faire ça. Je pense que j’étais beaucoup axé sur la presse écrite. A la base je n’imaginais pas faire de la vidéo ou quoi que ce soit, donc automatiquement je pensais presse écrite/cinéma. Et puis si tu dis « je suis journaliste rap » à un banquier, je pense qu’il va te jeter des cailloux jusqu’à ce que tu sortes de son bureau.

Ce qui a changé depuis c’est qu’il y a plus de médias web spécialisés mais qui rémunèrent quand même et des médias généralistes traditionnels qui demandent des articles sur le rap donc l’un dans l’autre, tu arrives à t’y retrouver. Au final Mouv, c’est Radio France, ce n’est pas un truc auquel j’aurais pensé forcément. Le site Noisey, ce n’est pas un site de rap, c’est un site de musique en général. Des marques aussi, parfois, veulent s’intéresser à l’« urbain » comme ils disent. Pareil pour les chaînes de télé. Après c’est juste le côté « séduire les jeunes » tu vois, mais s’ils s’entourent de gens qui peuvent parler de manière un peu pointue, je m’y retrouve pas mal. C’est assez cool, ça m’a fait faire de la télé juste après Le Before de Canal +. En gros, le Before m’avait pris pour parler cinéma et faire des sujets sur des rappeurs et après, ça a débouché sur une quotidienne qui s’appelait Paris Hip Hop qui était sur France O. C’était un débrief quotidien du festival Paris Hip Hop pendant une vingtaine de jours. C’est assez intense et tu dois livrer une émission par jour. Ça a débouché sur du documentaire et ça m’a fait faire mon premier 52 minutes. En fait il y a eu plus de débouchés que ce que je pensais.

Comme tu viens de le dire, tu as fait plusieurs types de médias. Quel est ton média de prédilection ? Celui dans lequel tu es le plus à l’aise ou que tu affectionnes le plus ? Pour quel sujet tu es le plus sollicité ?

Un média de prédilection c’est compliqué parce que le Before c’était un très bon souvenir. C’était ma toute première télé et vu qu’il n’y avait pas d’exigence d’audience c’était quand même assez détendu. Pour tout ce qui est écrit, franchement ça dépend. J’aurais du mal à choisir, parce que je n’ai pas plus de liberté chez l’un ou chez l’autre. Ni en terme de cinéma ni en terme de musique. L’important c’est qu’on ne me fasse pas trop chier et que j’ai pas un rédac’ chef relou. Que ça soit Mouv, Vice, Noisey, ça se vaut. Si ! Il y a peut-être un truc : quand tu fais un documentaire pour la télé et que c’est une commande pure et dure, c’est un travail qui est beaucoup moins personnel donc là c’est moins marrant. Par contre tu prends plus d’oseille en télé, même en fournissant exactement le même travail qu’en presse écrite, et quand t’es au courant de cette escroquerie bah tu peux plus t’en passer.

Je te posais la question parce que je pensais notamment à l’émission que tu avais fait, l’ABCDR du Son où tu apparais à l’écran. Est-ce que le format télé, où tu es visible, c’est quelque chose que tu apprécies ou tu préfères l’écrit, un format où tu es moins exposé ?

Disons qu’au départ je ne voulais pas me montrer même au Before, j’étais censé faire des sujets uniquement en voix off et ça a commencé par les interviews de réalisateurs ou d’acteurs où c’est le format qui était comme ça. Pour une raison que je comprends toujours pas, ils ont décrété que je passais bien à l’écran et que j’étais marrant du coup ça s’est multiplié. L’ABCDR du coup, c’est arrivé juste après et pareil, je ne savais pas trop à quoi m’attendre mais ça l’a fait et je pense que j’y ai un peu pris goût aussi. Au final est-ce que je préfère ça ou être tranquille à l’écrit ? Les deux ont du charme je trouve. C’est très différent parce qu’à l’écrit tu as un côté où tu contrôles tout mais tu touches beaucoup moins de gens. Une vidéo, tu peux la lancer et faire autre chose à côté, l’article écrit, tu le lis de A à Z donc tu touches moins de gens parce qu’ils ont moins le temps. A part cet avantage-là, pour moi les deux se valent.

©Capture écran Youtube – ABCDR du Son

On va parler un peu plus rap et cinéma. On va commencer par le rap, la partie dans laquelle je suis le moins à l’aise…

Toi c’est le rock de skateurs, un truc comme ça.

Oui ça c’est plus mon domaine de prédilection mais on va s’aventurer dans le tiens. Dans la mesure où mes connaissances dans ce domaine sont absolument nulles ou quasi nulles. Est-ce que tu peux m’expliquer ce qui te plait dans ce courant musical, qu’est-ce qui t’a intéressé ? Pour les personnes qui ne s’y connaissent pas ou qui ont une image faussée du rap, est-ce que tu peux nous faire un « Le rap pour les nuls » ?

[long silence] C’est relou. C’est quoi le rap pour quelqu’un qui n’a jamais entendu quoi que ce soit, c’est ça ?

Ce qui m’intéresse c’est ce qui t’a plu dans cette musique et au point que tu veuilles écrire dessus et en faire ton métier.

Ce qui m’a attiré dans le rap, je ne saurais pas trop l’expliquer. C’était la musique que je préférais quand t’es à l’âge où tu commences à t’intéresser à la musique. En général tu as un coup de cœur pour un registre et moi il s’est trouvé que c’était le rap. Ce n’était pas forcément que pour le côté énervé ou revendicatif puisqu’à l’époque j’avais autant kiffé l’album de Doc Gynéco que celui d’NTM. Après il y avait plein de styles. Tu te manges le rap américain dans la gueule et ça démultiplie l’éventail de sous-catégories de rap, du coup ça m’a toujours intéressé. C’est une musique qui m’accompagne depuis assez longtemps et pour la petite histoire, la toute première fois où j’ai écouté du rap, en fait je ne savais pas que c’en était. C’était chez un pote qui était plus âgé que moi. Nos deux daronnes parlaient et sa mère à lui, parlait d’un truc en disant « oui je suis tombée dessus, c’est super vulgaire etc. ». Donc après moi j’ai tracé dans la chambre de mon pote et je lui dis que je veux écouter ça et il commence à  mettre le morceau. Je lui dis « nan ça je m’en fous, moi je veux que le passage où il y a les gros mots ». C’était exactement l’outro d’ « Un été à la cité » du Ministère AMER et pour ceux qui ne connaissent pas c’est effectivement un morceau où à la toute fin, tu as une longue litanie d’injures interminable et je m’en suis rendu compte a posteriori, des années plus tard. J’étais beaucoup trop jeune. Et voilà c’est marrant comme premier contact, comme quoi j’étais clairement foutu dès le départ.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire dessus, de faire les interviews que tu fais maintenant, les études de textes, rencontrer les artistes ? Comment tu passes du mec qui écoute ça dans sa chambre à chercher le passage le plus trash au mec qui souhaite en parler de façon professionnelle ?

Déjà c’est sympa de dire « dans ta chambre » et pas « dans un hall » ou « sous la douche ». Alors moi c’était un peu par hasard parce qu’à la base comme j’étais dans des médias non spécialisés voire des médias qui n’avaient aucun rapport avec le rap, je proposais quelque fois des sujets et puis il s’est trouvé qu’on a commencé à m’en valider. J’ai donc commencé par quelques articles écrits pour un site qui s’appelle Fluctuat qui dépendait de Première. Je ne me suis pas réveillé un matin en me disant que j’ai envie d’écrire sur le rap comme j’écris sur le cinéma. Il se trouve qu’il y a eu moyen. Après le truc qui fait que ça a plutôt marché pour moi, c’est que c’est pas comme si ça pullulait dans les médias traditionnels, des gens qui s’y connaissent un peu en rap. Du coup, c’est vrai que c’était assez simple de se faire une place. Il suffit de trouver un ton à toi et après c’est pas très compliqué de se démarquer parce qu’encore une fois, on n’est pas très nombreux. J’ai pas assez de recul sur ce que je fais, mais je sais que je traite le rap, comme je traiterais le cinéma : ni avec complaisance ni avec mépris. J’essaie juste de dire ce que je pense et basta. Si ça prend tant mieux et s’il y a des auditeurs qui s’y retrouvent, c’est encore mieux. Je garde le même ton quand je parle de tout et n’importe quoi, même les articles société, je mets des blagues qui n’ont aucun sens. Je pense que c’est ça qui a fait ma marque, même si je fais aussi des articles purement informatifs et donc pas drôles du tout. En fait, ce que pas mal de rappeurs ont fini par me dire, même ceux que je critiquais, d’ailleurs il y en a un que j’ai interviewé ce matin, c’était le côté : au début t’es choqué voire énervé et après en fait c’est juste une version de la critique qui est différente mais c’est plus marrant d’autre chose et ça les change.

Justement tu parles d’interview. Quels sont les artistes que tu as pu rencontrer, que tu as apprécié en interview et quels sont, pour toi, les trois artistes qui ont marqué le rap ?

En fait le truc c’est que ça va changer pratiquement chaque jour au gré des humeurs. C’est un registre, pour le coup, qui est l’une des musiques les plus riches et diversifiées. Je vais te parler plus de mes préférences en terme de style : pour les Américains, j’étais plus West Coast de base mais en même temps il y a aussi des génies à New York et dans le Sud bien sûr. Franchement c’est compliqué, trop de noms importants aux US. Pour en prendre un de chaque : Too Short, Prodigy et Project Pat. En France on va dire, pour citer un mec actuel : Kekra. J’aime bien ce qu’il fait, il est assez productif. Et pour citer une ancienne : Casey, qui est très très forte, mais c’est deux noms parmi 250 autres noms que je t’aurais cités. Ça changera même pas demain, ça changera dans 5 minutes.

Est-ce qu’en interview, il y en a un qui t’a marqué en particulier ? Que ça soit rencontre artistique, humaine ou juste le moment qui était trop cool.

Casey. Parce que je ne l’ai pas interviewée pour de la musique mais pour un article qui traitait d’un sujet de société, suite à la déclaration du ministre de la Famille du gouvernement précédent. En gros c’était une meuf complètement conne. Un journaliste lui avait dit que certaines filles veulent elles-mêmes porter le voile et elle avait répondu un truc du style qu’il y avait aussi des nègres qui étaient pour l’esclavage. C’était assez énervé comme réplique et on m’avait laissé faire un article assez satirique sur cette personne et l’absence de conséquences qu’il y avait eu. Et donc en intervenant j’avais Casey. C’était assez intéressant parce qu’elle a un côté très marrant, très cynique et blasée. Dans mon souvenir c’était assez cool.

Après c’est compliqué de choisir mais sinon il y a un truc que j’aime bien c’est le format « Questionnaire Connard » que je fais pour Noisey, en général c’est assez marrant donc pour l’instant il y a eu Kaaris, Dosseh, Sofiane, Siboy, Damso. A chaque fois ils ont une façon à eux de se dépatouiller de mes questions de connard donc c’est un format qui est sympa.

Jul bizarrement, parce que c’est vraiment un personnage à part dans le rap. C’est un mec qui déteste les interviews, il est réellement très timide et j’étais content d’avoir pu l’avoir et surtout que, dans mon souvenir, ça avait duré 2h. Il a mis un petit temps à se détendre et après il parlait normalement.  En fait ce que je voulais, c’était lui faire auto-analyser sa musique et au final il l’avait fait de manière très rapide et naturelle. J’avais trouvé ça cool. Après les interviews avec Vald ou Alkpote, c’est toujours des grands moments de rigolade.

En moment cool, c’est simple, à chaque fois qu’un rappeur est surpris, choqué ou amusé par une question, c’est un bon moment. Tu sors du cadre chiant de l’interview promo. Ceci dit y’a eu un moment incroyable, qui remonte à très longtemps, j’étais avec un pote qui s’appelle Teobaldo. On devait interviewer un groupe, c’était bordélique : ambiance ride et barbecue dans un parc à côté de Bercy. Je reconnais un des rappeurs, on vient près de lui, je me présente « salut c’est pour l’interview », et là le mec nous regarde assez surpris et dit « mais on l’a déjà faite l’interview ». On n’a rien compris, j’avais jamais vu ce mec avant ça mais c’était l’échange le plus drôle que j’ai jamais eu en terme d’interview.

Quel artiste tu conseillerais de suivre de près cette année ?

Au final Siboy, même s’il est signé sur le label de Booba, j’ai pas l’impression que tant de gens que ça ont calculé son dernier album. C’est un peu dommage parce qu’il a vraiment son délire et il est assez complet. Kekra aussi, mais pareil ça pourrait être un autre mec dans 2h. Maes, dans les jeunes. Mais bon si des gens attendent une interview de Yérim Sar pour savoir quel artiste suivre c’est franchement flippant.


La suite dans un prochain article…

Crédit photo de couverture : le portable de Yérim

Je suis la fille qui a besoin de regarder entre 6 et 7 fois par an le Seigneur des Anneaux, dans son intégralité et à la suite. J'adore voir le fromage fondu couler sur du pain et je déteste les gens qui mettent la pancarte "Bébé à bord" dans leur voiture.

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