Culture

La Forme de l’eau, ou le retour du poétique

La Forme de l’eau de Guillermo del Toro narre l’histoire d’amour entre une femme sourde et un homme amphibien. L’originalité du pitch de ce « film fantastique romantique » jure avec la majorité de la production usuelle, et nous fait poser la question suivante : le merveilleux, l’imaginaire et le poétique, portés disparus, vont-ils doucement revenir sur nos écrans ?

Dans cette période où le début d’une pensée iconoclaste ou frondeuse se dilue immédiatement devant une émotion factice brandie en étendard par une armée de moutons bien trop occupés à ne surtout pas s’éloigner de la morale sociétale hypocrite à laquelle ils se conforment pour flatter leur égo désireux de s’accorder avec la masse, on aurait bien besoin qu’un cinéma de l’imaginaire, qui en sous-main dépeint toujours des êtres en réaction au conformisme ambiant, prenne d’assaut les cinémas de France et de Navarre. Par chance, La Forme de l’eau est depuis mercredi sur vos écrans.

Le cinéma de Guillermo del Toro, du Labyrinthe de Pan (2006) à La Forme de l’eau (2018) en passant par Hellboy (2004), ne met en lumière que ça : des personnages qui représentent l’altérité ou la désire, et sont alors en butte avec la société. Dans The Shape of Water (en vo), qui se déroule dans les années 60, le désir de conformisme touche toutes les strates de la société américaine et la fige dans une image idéal – l’American Way of Life – à mille lieues de la réalité objective des individus qui la composent. Dans ce film, une femme muette tombe sous le charme d’un amphibien humanoïde, et a dans son entourage une Noire, un homosexuel et un communiste, soit les diverses représentations de l’Autre pour l’Amérique capitaliste de ces années-là. Le film illustre avec doigté les rapports conflictuels que chaque individu a avec l’image anticonformiste qu’il renvoi dans le miroir. Or, chacun ayant conscience qu’il ne se conforme pas à la bonne image, tous se subordonnent sans mal au personnage cruel de Michael Shannon, qui lui l’incarne parfaitement : ce dernier a deux chiards, une blonde sculpturale pour femme, une maison avec jardin et une Cadillac. Pourtant, complètement insatisfait de sa vie d’apparence idéale – un modèle de réussite -, le personnage est habité par une folie sous-jacente qui explose dans le dernier quart d’heure, quand il doit se conformer aux attentes, qu’il juge excessives, qu’un haut-gradé place en lui. Ou quand le conformisme rend fou.

Guillermo aux mains d’argent

Ce film, dont le discours humaniste se prête parfaitement au genre – fantastique – dans lequel il barbote, est une singularité assez manifeste dans le paysage cinématographique actuelle. Entre les Marveleries qui ne sont jamais différentes entre elles, et jamais différentes des attentes minimales du public-cible, et les « comédies » françaises cataclysmiques qui agressent autant nos rétines que notre intellect, cette œuvre, émouvante et formellement élégante, est une vraie bouffée d’air frais.

Tim Burton, un temps, a incarné dans le cinéma américain cette originalité qui se revendiquait comme tel. Il n’y a qu’à visionner le film Edward aux mains d’argent (1990) pour s’en convaincre. Mais depuis ce coup de génie, le cinéaste américain est rentré dans le rang et son originalité s’est manufacturée (comme nous le disions déjà ici), au point de devenir une marque, une relique d’un discours prônant auparavant l’entrisme et qui depuis recherche le conformisme. S’il n’était qu’un symbole, le cinéma américain ne pouvant se résumer à lui seul, la défaite de Tim Burton signifie néanmoins l’incapacité du cinéma américain à accepter une voix sincèrement dissonante en son sein. Guillermo del Toro, qui a œuvré en dehors des Etats-Unis pour garder intact sa sensibilité sans compromission, est néanmoins la preuve (très) rafraîchissante du contraire.


Crédit photo de couverture et photo du texte : Twentieth Century Fox

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