Mode, Société

L’affaire du décolleté trop décolleté

Samedi, soirée entre amis, heure avancée. Je parle avec un des convives de celui qui commence à faire flancher mon cœur de pierre en polystyrène – les verres aident, on est entre nous. A en croire ce qu’il avance, j’ai mes chances que l’affaire passe de coup d’un soir à quelque chose de plus pérenne. Victoire, bonheur, satisfaction naïve d’avoir su jouer de ma palette de séduction ; tu te sens quand même super femme et forte dans ces cas-là. Et d’ailleurs, quand j’évoque ce petit pull hypra-féminin, décolleté sur l’épaule qui avait rendu fou l’objet de mes attentions, mon ami ajoute :

« Si vous vous mettez ensemble, il faudrait arrêter de le mettre ce pull d’ailleurs. Tu ne peux plus t’habiller comme si tu étais libre et tu pouvais faire n’importe quoi. »

… Pardon ? Je saute sur ma chaise (tabouret de bar). Je le savais très traditionnel sur certains points, mais là je bondis : comment ça je ne peux plus porter ce qui me plaît ? Comment ça je ne peux plus mettre ce petit pull, soit disant « parce qu’il me donne des airs d’aguicheuse » ?

« Mais Maud, comprend, ça envoie un message brouillé quand même, non ? »

Euh… non. Le message est que j’aime ce pull. Qu’il me va bien – c’est peut-être même la raison pour laquelle il se trouve devenir un atout séduction – et que je ne vais pas cesser de le mettre pour rassurer mon (hypothétique) mec des visées potentielles du reste de la gent masculine sur ma personne. Après le retour de la Manif pour tous il y a quelques semaines, puis l’adoubement de Trump par les Etats-Unis, mon ami se fait un nouveau porte-parole de certaines pratiques sociales désuètes et – n’ayons pas peur des mots – misogynes, au sein de la famille ou du couple. Sur le coup, je me suis même attendue à ce qu’il me tende un tablier pour cacher ce pull qu’il ne saurait voir.

Je déteste les cris un peu désespérés et pas toujours très justes de celles qui – selon moi – ne désirent pas vraiment l’égalité des sexes mais plutôt un renversement des pouvoirs tout aussi injuste, cette fois en faveur des femmes.Mais il est un moment où tu te sens de clamer un petit quelque chose pour la cause : merde, ce pull je vais le porter en étendard, et quelle que soit ma situation amoureuse. Ce discours que j’ai entendu, c’est celui qui implique qu’une nana se fasse violer « parce qu’elle a choisi sa jupe trop courte ». Ce discours que j’ai entendu a amené des gouvernements à imposer à ses femmes de se couvrir de la tête aux pieds à toute apparition publique. Ce type de propos irrite et débecte la passionnée de fringues que je suis – ma relation avec ma garde-robe est jusqu’ici bien plus stable qu’avec n’importe quel mec. J’ai été piquée par un relent de misogynie qui m’a vraiment énervée.

Et là, à quelques heures d’intervalle, ma mère vient me parler de mes jupes : « Elle a rétrécit au lavage ta robe, là, c’est indécent ! ». Choc : cette femme sensée, à l’esprit tout sauf rétrograde, a fait des études, a porté elle-même des vêtements courts et ne s’offusque pas de grand chose. Alors je lui demande pourquoi cette réflexion. Sentence : à cause des autres. Parce qu’encore aujourd’hui on pense : « je montre de la peau je suis en chaleur ». Je suis écoeurée. Trop de réalité made in 50s pour ce court weekend.

Forcément hébétée, je me trouve face à mon placard. Et en ce dimanche soir, je n’ai qu’une idée en tête. J’ai envie de raccourcir mes jupes et mes tee-shirts, d’acheter que des décolletés sur l’épaule, de porter mes jeans les plus moulants possible. Mais pas tous en même temps, avec style et goût, car rien ne devrait être proscrit tant que l’esthétique en est chère à nos cœurs. Je ne pense vraiment pas être une aguicheuse, encore moins m’habiller vulgairement (mon sweat XXL et les Vans que j’ai aux pieds en ce moment même vous passent le bonjour) et quand je porte du court c’est parce que c’est beau et c’est ce que j’aime, avant tout. J’ai confiance en mon corps et en mon style, même si j’ai mes complexes, même si j’ai mes moments de doute. Même si des fois je sais qu’un col roulé achète ma paix quand je me promène. Mais non, je m’habillerai comme je l’entends point. Et si un jour je me mets à porter une combi intégrale au mois d’août à la plage c’est parce que j’en aurais eu envie. Si le lendemain je mets un mini short et pas de soutien-gorge sous mon tee-shirt, c’est parce que je l’aurais voulu aussi. On s’habille un peu pour les autres, c’est vrai, on sortirait tous en leggings, sweat à capuche et chaussettes en alpaga sinon, mais on s’habille surtout pour soi, parce que le vêtement est facteur d’identité, véhicule d’esthétique et d’ethos. Bref, le vêtement, c’est ton petit kiff du shopping, celui de porter une pièce que tu aimes. Ainsi il n’y a qu’une chose à dire, quand les réflexions fusent, quand on te remet en doute : merde. Sur ce, je vous laisse, j’ai du découpage à faire.

Rédactrice mode et beauté -- @mauddbs sur instagram

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