Culture, Société

Pourquoi les médias sont-ils obsédés par l’affaire Hallyday ?

Encore un article sur l’histoire de l’héritage de Johnny Hallyday, vous dites-vous. Vous en avez marre et nous aussi. C’est pourquoi nous en parlons : nous allons nous attarder sur ce que cette affaire nous dit de la machine médiatique française.

Est-il utile de détailler la fameuse affaire ? A moins de vivre hors du pays, impossible de passer à côté depuis deux mois. En un mot : Johnny Hallyday a légué toute sa fortune à sa femme, Laeticia, en oubliant ses enfants, Laura Smet et David Hallyday. Ces derniers contestent cette décision, prise selon les dispositions du droit américain, et une bataille devant les tribunaux français débute pour que les seconds récupèrent leur part du butin.

Pas un jour ne passe sans qu’une personnalité évoque l’affaire dans les médias, de Dominique Besnehard à Sylvie Vartan, de Nathalie Baye à Gérard Depardieu, en passant par la nouvellement médiatisée « Mamie Rock », voire par Gad Elmaleh, dont la blague (un peu nulle, avouons-le) sur David Hallyday a été ultra-médiatisée. Si on ne peut presque pas reprocher à la presse people, dont le nom indique clairement sur quoi elle se concentre, d’en parler, on peut évidemment être un peu plus circonspect concernant les médias plus généralistes, qui n’ont eu de cesse d’y revenir dessus.

Tout le monde en parle

On ne va pas prétendre avoir inventé la roue après la rédaction de cet article, tant notre pensée est sous influence, mais la petite piqûre de rappel suivante ne peut pas faire de mal : les médias, tous aussi libres qu’ils prétendent l’être, sont influencés par leur besoin de rentabilité, et le traitement prépondérant de cette affaire familiale en est l’éclatant reflet. Si, en tant que tel, cette affaire d’héritage est une information en soi et qu’il convient donc de la rapporter au grand public, il nous apparaît qu’il y a une exagération manifeste dans la couverture d’un « événement » qui n’a eu que peu d’évolutions depuis l’information suivante : les enfants veulent faire entendre leur droit devant les tribunaux. La première audience, qui n’a débouché sur rien de concret, a eu lieu le jeudi 15 mars et a fait l’objet sur les chaînes d’informations en continu d’une couverture en direct avec envoyés spéciaux, dispositif démesuré pour l’importance relative que cet « événement » nous semble revêtir. Celui-ci, depuis ses débuts, a aussi fait l’ouverture des journaux télévisés des grandes chaînes, et a été évoqué sur tous les plateaux tv, de Quotidien à Touche Pas A Mon Poste, de C à Vous à On N’est Pas Couché. Tout le monde en parle… mais est-ce que ça intéresse tout le monde ?

Dans ce genre d’affaire médiatique, où l’intérêt de l’information discutée est en réalité toujours très discutable, le fond de l’affaire est présenté comme important. Personne ou presque, chez les mastodontes qui drainent une audience énorme en blablatant sur ce vide, ne remet en cause le fait qu’ils s’intéressent aux problèmes d’héritage de deux gosses de riches probablement pas étranglés par le paiement des factures. L’intérêt de se passionner pour une affaire de gros sous concernant des ultra-riches, qui sont minoritaires en France, faut-il le rappeler, ne semble pas traverser l’esprit de beaucoup de monde. Cette affaire étant sans aucune importance concrète pour la vie des Français, sa légitimité est de facto accordée, et presque jamais remise en question.

Libre ?

En revanche, pour prendre un exemple concret et contraire, les méthodes de la journaliste Elise Lucet sont, elles, très régulièrement disséquées par ses collègues. En s’épanchant sur sa façon de récupérer une information, plus que sur l’information en elle-même, ses collègues-donneurs de leçon tentent d’invalider la légitimité de l’information, ou son importance. Voire la journaliste elle-même. Tout le monde se rappelle probablement qu’elle a apostrophé le pape François directement, ou qu’elle a poursuivi Rachida Dati dans un couloir… mais qui se rappelle pourquoi ? La journaliste du service public dérange par son efficacité, son opiniâtreté et son courage à s’attaquer aux puissants, sur des affaires pouvant toucher de très près les intérêts du public français. Or, ce qu’on a en tête en premier lieu, quand il s’agit d’Elise Lucet, c’est que ces méthodes dérangent. Mais quid du contenu ?

Il est revendiqué avec fierté, souvent par les intéressés eux-mêmes, que les médias français sont libres… Mais le sont-ils réellement ? En accordant une attention démesurée, dans ce cas-ci, à des personnalités médiatiques puissamment déconnectées des problèmes quotidiens de la majorité des Français, les médias présentent comme essentielle une affaire exceptionnelle par sa rareté, mais dont le caractère unique, justement, devrait la reléguer aux dernières minutes des JT. En donnant de l’importance à des sujets suivant l’audience qu’ils pourraient en retirer, les médias d’information révèlent, si besoin était, qu’ils sont obsédés par la rentabilité (car plus l’audience augmente, plus les recettes publicitaires suivent). Tout cela au dépend des intérêts du public, donc, et aussi de l’idée que l’on se fait d’un journalisme indépendant et de qualité.


Crédit photo de couverture : Yoan Valat, AFP

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