Société

L’amat’ : l’avenir du porno

Penelope Sweetheart © Mr Bazin pour le Tag Parfait
Penelope Sweatheart © Mr Bazin pour le Tag Parfait

Des photos de fesses et des sexes à perte de vue. Des paires de seins aussi. Mais rarement un visage. Certains internautes atteignent les 45 000 abonnés, comme l’espagnole LoveForever. Elle dépasse régulièrement les 1000 likes sur ses photos. « Parce qu’elle poste au moins 3 selfies par jour, c’est quelqu’un de très actif. » Très actif, Quentin Lechemia l’est aussi. Barbe de six jours et chemise à carreaux, il n’a rien du physique cliché de l’entrepreneur du porno. Et pourtant, le jeune lyonnais a gagné sa place dans ce monde très fermé grâce à Uplust. Pour faire bref, Uplust c’est un Instagram non censuré. Crée en 2013 sous le nom de Pornostagram, le site devient Uplust en 2014 après une « discussion cordiale » avec Instagram et un sondage réalisé auprès des internautes. Up pour upload, lust pour désir (sexuel). « Uplust, cela s’adapte plus aux mots-clés américains. Ils n’ont pas tendance à taper « porn » dans leur barre de recherche. « Porn » c’est très latin. » Avec 400 000 membres actifs en 2016 et plus de 6 000 photos publiés chaque jour, Uplust devient le pain béni des amateurs de sexe digital. Aucun frais n’est à prévoir, le site est spécifiquement pensé pour Monsieur et Madame tout le monde …nu.

Capture d'écran du site Uplust
Capture d’écran du site Uplust

Surfer sur la vague de la censure

A l’heure où Instagram vire un internaute pour des dessins érotiques ou une mannequin pour une photo de sa poitrine, Uplust abolit toute censure. Le web sémantique met en avant l’homme avec la banalisation du selfie, en somme une génération très centrée autour de l’égo. « Uplust surfe totalement sur cette vague » avoue Quentin. « Les utilisateurs censurés sur les réseaux sociaux profitent de la liberté de notre site. » Ces amateurs qui ont adopté ce principe de se mettre en scène veillent tout de même à garder l’anonymat : ils ne montrent que très rarement leur visage. Nul besoin d’ailleurs d’être une blonde à forte poitrine avec des jambes d’1m20 pour dénicher sa communauté de followers. Les utilisateurs trouvent de tout : des femmes rondes ou longilignes, brunes ou rousses, latino ou méditerranéennes. On pourrait alors penser que ce réseau social casse les codes du porno, pourtant la majorité des utilisateurs restent des hommes…et des hommes majeurs. « Les photos de filles sont plus notées, donc l’algorithme naturel du site fait que leurs photos sont à la une. » A la première visite sur le site, on affirmerait que les utilisatrices seraient plus nombreuses que leurs homologues masculins. Pourtant, elles n’en représentent que 25%. Bien que les femmes affirment de plus en plus leur sexualité, les hommes restent les plus gros consommateurs de porno. Pour Quentin, l’écart entre la demande et l’offre soulève un défi : « Il faut absolument protéger le contenu publié par les femmes car les mecs sont très « rentre-dedans » alors qu’ils ne postent pas. C’est un de nos gros challenge. » Des harcèlements ? « Des cas d’insultes, mais l’avantage d’une communauté très active a constitué un noyau dur qui s’autogère. Dès qu’il y a une once d’abus, les utilisateurs sont signalés et nous on supprime direct. »

Le porno façon selfie

L’apparition des livecam* et des sites de contenus amateurs ont favorisé la tendance à l’échange, à l’interaction entre les consommateurs et ceux qui postent du contenu. Amateur, de préférence. Ce à quoi on s’identifie. L’esthétisme est alors complètement mis à part, mais le comportement des consommateurs de porno montre qu’ils privilégient l’instantané, la spontanéité : 75% du trafic d’Uplust est mobile. Un vrai potentiel technologique dont se protègent les serveurs d’exploitation comme Android ou iOS. « Ils ne peuvent pas héberger des applications classées X -et heureusement ! Il nous fallait un modèle similaire à Instagram, adapté aux plateformes smartphones mais avec une technologie web, ce qui est très compliqué. » Axé à fond sur le mobile pour ne pas perdre la fibre instantanée, le côté artistique et esthétique que l’on retrouve dans le porno professionnel n’est clairement pas recherché. Pourtant des fruits de l’industrie pro du X se sont rapprochés d’Uplust et de son concept.

Les défis d’une industrie en mutation

En 2015, Quentin Lechemia rencontre Grégory Dorcel (DG actuel de Dorcel) lors d’une émission sur Europe 1. Un jour et un mail plus tard, ils partagent un verre. Le modèle d’Uplust séduit l’héritier du porno français : une start-up basique dans la technologie qui ne place aucune publicité mais réfléchit à des offres premiums plus adaptées à une consommation dans l’adulte. Selon Quentin Lechemia, investir dans Uplust permet à Dorcel de mettre un pied dans l’amateur, le « user generated content. » Pionnière dans le porno professionnel, la maison Dorcel veut anticiper la fin de ce modèle économique. Parce que dans le domaine du X, « l’amateur, c’est l’avenir » affirme Quentin. « Du contenu posté sans but lucratif pour des non-professionnels. » Cette tendance à l’exhibition sur le net est-elle la conséquence d’une sphère publique devenue trop conservatrice ? « Dans les années 80, les entrées en salle de films X représentaient 30% du chiffre d’affaires des cinémas en France. Vous aviez cinq ou six magazines de sexe qui paraissaient avec toutes les stars du cinéma sans que personne ne crie au scandale. » Le sexe aurait disparu de la sphère publique pour s’exprimer de façon plus décomplexée dans la sphère privée. « Les femmes ont repris leur sexualité en main. Avant c’était l’apanage des hommes. » Paradoxalement, le business de la pornographie traditionnelle (DVD, sociétés de production…) a connu une chute de ses revenus de près d’un tiers depuis 2010. À elles seules, les ventes de DVD à caractère pornographique ont enregistré une baisse de 50%. Représentant 80% du marché pornographique sur la Toile, les films X amateurs ont gagné les faveurs du public.

lucie blush
La réalisatrice française Lucie Blush

Internet aurait donc rendu le business model de l’industrie porno obsolète. Quentin refuse de dévoiler la part des actions détenues par l’héritier Dorcel dans Uplust. “Il n’est pas majoritaire. […] J’adore entendre Grégory me raconter toute l’histoire du X parce que moi je suis de la génération YouPorn, PornHub… Et clairement ce sont ces sites là qui ont tué l’industrie. Comme le streaming a tué l’industrie musicale. Tous les contenus payants sont devenus gratuits. Quelques personnes ont réussi à innover, comme ceux qui ont investi dans la réalité virtuelle par exemple. » L’autre genre de réalisation pornographique qui a marché c’est le « femporn » ou porno féministe. Défendu et représenté par Erika Lust, Ovidie ou encore Lucie Blush, cette mouvance s’éloigne des codes cinématographiques du porno mainstream pour mettre en avant une sensibilité artistique qui fait parfois office de support de revendication féministe. Se montrer nue serait alors un acte politique ? « Les mouvements féministes des années 70 protestaient contre l’omniprésence du corps féminin dénudé dans les pubs, aujourd’hui les féministes le font avec un message de revendication de liberté féminine et utilisent leur corps pour faire passer leur message » rappelle la bloggeuse Camille Emmanuelle.  L’accueil d’Uplust auprès de la communauté féministe du X a été positif : mettre en avant le contact réel, ne pas privilégier les filles à la plastique parfaite. “Je trouve ça scandaleux qu’une femme ne puisse pas montrer sa poitrine sur les réseaux parce que c’est strictement la même chose que des tétons d’homme. Et si on érotise une poitrine de femme c’est justement parce qu’on la cache tout le temps. Après je suis consciente que sur Facebook on ne va pas s’exhiber, mais je comprends aussi que les gens ont besoin de sites non-censurés. » Les réseaux sociaux comme Uplust ou Chaturbate sont alors le trait d’union entre l’ évolution des moeurs et les nouveaux moyens technologiques.

Ubérisation du porno

Pour Stephen Des Aulnois, créateur du webzine français Le Tag Parfait, le désir en terme de pornographie se retrouve dans l’amateur. Le succès des petits films ou “sex tape” démontre l’effet-miroir souhaité par le X. Se filmant souvent en POV (Point of View : en vue subjective), effet suscitant l’identification, l’émotion, voire la maladresse, celle de l’amour sincère et de l’authenticité du désir, passent avant tout. Pornhub les appelle “Amateurs Certifiés” et en a fait un “tag” à part entière. Pour les journalistes du Tag Parfait, un porno exigeant est en train d’émerger : “il y a une uberisation du porno. La pornographie amateur avant n’était pas vraiment amateur, c’était relié aux plus grosses productions. Avec l’émergence de la webcam et la possibilité de gagner de l’argent à travers un tube, les amateurs peuvent financer leurs contenus, et sortir du circuit traditionnel, qui est très normé.

L’industrie du porno pleure mais paradoxalement ses clients potentiels n’ont jamais été aussi nombreux. Elle n’a surtout pas saisi le glissement qui s’est opéré entre l’offre et la demande, entre porno pro et besoin des consommateurs. Les tubes ont redistribué violemment les cartes et les premiers à en souffrir sont les producteurs car ils ne sont plus indispensables pour les acteurs, actrices ou modèles. Ni pour leurs carrières, ni pour le public en recherche de vérité qui se détourne des studios. Mais comme toute mutation, celle de l’industrie du porno a sa part de limites. L’émergence d’une scène indépendante structurée ne règle pas les problèmes de précarité inhérents aux métiers du sexe. L’indépendance est une petite révolution qui profite à de nouvelles personnes mais avant tout à ceux qui prennent un risque en exposant leur intimité pour nous exciter : les actrices, les acteurs, les modèles, les couples, qu’ils soient amateurs ou professionnels.


*Vidéos diffusées en direct sur le web pendant laquelle une personne réalise une performance (strip, masturbation ou discussion), le tout en interaction avec ses spectateurs. Souvent, les spectateurs payent pour avoir un strip-tease en privé. Le site de livecam le plus visité est Chaturbate. Si la tendance des livecams est apparue dans la sphère privée, donc consommée par des amateurs, elle a vite été reprise par des professionnels qui engagent des actrices pour se filmer en direct. Dans certains cas d’Amérique du Sud ou d’Europe de l’Est, on n’est pas loin de l’exploitation.

 

Envoyer à un ami