Société

Lanceurs d’alertes, du global au particulier

Particulièrement discuté et débattu ces derniers temps, le rôle de lanceur d’alerte divise. Mais qui sont-ils vraiment ? À quoi les reconnaît-on ? Difficile de contacter un syndicat de lanceurs d’alertes ou d’assister à un congrès de la profession, c’est un hybride, à la fois créateur de buzz et partenaire de l’investigation. Il a un pied dans l’information à grande échelle et l’autre dans les méandres de la justice. Seulement voilà, le lanceur d’alerte est comme vous et moi : ce n’est pas un journaliste.

Une définition hasardeuse

On l’a tous vu ces dernières années, internet a changé fondamentalement notre rapport à l’information. Les pratiques de rédaction et de diffusion des actualités ont changé de codes. Professionnels de l’information ou cibles des médias, nous ne sommes plus les mêmes face aux news de toutes sortes. Un nouveau type d’informateur prend de plus en plus de place dans la galaxie socio-scandalo-médiatique : le lanceur d’alerte.

On appelle lanceur d’alerte celui qui porte à l’attention du grand public un fait considéré comme allant contre la bonne marche du Monde, contre la sécurité et la stabilité de la société. Il porte à la connaissance du grand public des scandales financiers ou politiques, met en pleine lumière des opérations frauduleuses ou indécentes : fraudes fiscales massives, maltraitance animale dans des abattoirs etc. Bien entendu, cet illustre cafeteur n’est pas censé tirer un avantage de la fuite d’information qu’il occasionne. C’est un saint martyr, c’est le Robin des Bois sauce huffingtonpost : son destin actuel est de n’avoir comme récompense que des problèmes et des procès. Personne n’aime les balances, Judas a mal fini. Tant que la Loi ne protégera pas ces révélateurs d’informations, qui intéressent autant les peuples que les juges et les contrôleurs fiscaux, ils seront poursuivis en toute légalité pour diverses charges : espionnage industriel, violation de secrets d’États etc.

Légiférer l’inquantifiable

Dans les affaires de scandales financiers et politiques, nous avons tous tendance à vouloir protéger ces justiciers-poucaves pour des raisons qui nous paraissent évidentes et tenant du bon sens. Cela impliquerait de définir légalement une notion hautement vaporeuse : où placer la limite entre le lancer d’alerte et la délation ? À partir de quel degré de fraude doit-on légitimer l’espionnage industriel ? On le sait tous : les lois, se contournent et se dénaturent quotidiennement dans les tribunaux. Certains ne seront-ils pas tentés de se cacher derrière le statut de lanceur d’alerte pour servir des intérêts obscurs ?

Julian Assange est la star des lanceurs d’aletre. Un mandat d’arret internationale est en cours contre lui, depuis juin 2012, il vit réfugié à l’ambassade londonienne de l’Equateur. Photo : Newsweek

Le débat s’ouvre régulièrement à la suite de révélations politiques ou financières, récemment au sujet des proverbiaux Panama Papers. Le lanceur avait tout simplement livré ses informations à un consortium de journalistes et décidé de garder l’anonymat, sabotant à la source toute tentative de représailles judiciaires ou criminelles. La consternation reste totale quand ces courageux informateurs se retrouvent devant une justice qui ne tient aucun compte du civisme fondamental de ces actes d’alerte.

L’alerte globalisée

Ce phénomène ne s’applique pas qu’aux scandales mondiaux. Internet a totalement conditionné l’émergence du lancer d’alerte en masse. Les vidéos diffusées sur Periscope lors des dernières manifestations en sont un nouvel exemple. Ces images de violences policières ont fait le tour des médias traditionnels et sociaux, plus rapidement, plus efficacement que dans le cadre d’une couverture journalistique classique. La limite entre réseaux sociaux et médias se fait toujours plus faible dans le traitement de ces affaires. Les contenus créés systématiquement par les témoins de situations sulfureuses deviennent une base de travail utilisée (voire monnayée) par les grands médias et la justice. Tous lanceurs d’alerte à notre niveau ? Pas si simple.

De Zorro à Big Brother

Je me rappelle d’une anecdote 2.0 : il y a quelques années, un zonard avait eu la brillante idée de martyriser un chaton et de se laisser filmer (une idée tout aussi brillante). La vindicte populaire sur la toile avait été telle que sa vie était devenue un enfer. L’alerte était lancée. Les associations de protection animale se sont empressées de porter plainte. Très vite, le coupable a été écroué et a comparu devant un tribunal. C’est bien fait pour lui, hein ? Mais veut-on que la justice se mette à dépendre de n’importe quel vidéaste amateur ? On est en droit de s’inquiéter de ce grand œil que permet la technologie; et des millions de petits yeux qui lui sont connectés (vous savez, au dos de nos smartphones).

Gentil animal prêt à se faire maraver par un abruti - photo : Nouvel Obs
Gentil animal prêt à se faire maraver par un abruti – photo : Nouvel Obs

Personnellement je vois des compatriotes causer des infractions avérées tous les jours, jamais je n’ai envoyé la vidéo aux forces de police. Je serais très mal vu par mon voisin si je le filmais dans sa vie quotidienne (c’est de l’espionnage). Je serais très mal vu également si je composais le 17 chaque fois qu’il grille le feu au bout de la rue (comportement très dangereux). Par contre, lui crie au scandale devant le sort actuel de Julien Assange – le héros de la fuite d’information – auquel je vous invite à vous intéresser si la philosophie des lanceurs d’alerte vous intéresse.

L’avenir du débat

La directive sur le secret des affaires est une sorte de loi commune que devront respecter d’ici quelques années tous les pays membres de l’Union Européenne. Cette directive durcit la législation quant aux vols d’informations à valeur commerciale ou industrielle. Il est normal de contrer l’espionnage industriel, une pratique qui peut mettre en difficulté autant les multinationales que les PME. En d’autres termes, rendre public les informations secrètes d’une entreprise sera plus sévèrement puni. Vous le sentez venir ? Bien entendu, les documents étalés par les lanceurs d’alerte sont, par définition, des documents secrets.

La directive prévoit des exceptions pour les informations révélant « une faute, un comportement inapproprié ou une activité illégale ». Mais ce n’est pas suffisant. Reprenons l’exemple des Panama Papers : les opérations financières mises au jour s’inscrivent dans des procédures légales… Le lanceur d’alerte pourrait donc être inquiété par la justice en vertu de cette directive sur le secret des affaires, et ce malgré les nombreuses protestations.

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