Culture

Netflix : que vaut la troisième saison de Stranger Things ?

Moins centrée sur le personnage joué par Millie Bobby Brown que précédemment, la troisième saison de Stranger Things, sortie le 4 juillet, met en avant la notion de groupe face à une monstruosité tentaculaire. Le tout est trop efficace… et c’est bien là que le bât blesse.

Notre petit groupe de gosses grandit, et commence à être travaillé par les hormones. Placée sous le signe de l’amour, cette saison voit tout un tas de couple se former, ou se tourner autour. Mais dans Hawkins et ses alentours, un monstre rode, et prend bientôt possession de quelques habitants… Cette menace, ostensiblement calquée sur L’Invasion des profanateurs de sépultures (The Body Snatchers en VO, 1953) et ses trois remakes (1978, 1993, 2007), est dévitalisée de son propos très politique au profit du seul frisson de la forme : une armée de citoyens remplacés par une autre version d’eux-mêmes, plus violente, et ici soumise au Flagelleur mental qui est parvenu à s’extraire du Monde à l’envers. Plus sanglante et plus « horrifique » – entre guillemets, car on peine à être effrayé par une séquence en particulier -, cette saison de huit épisodes reconduit peu ou prou la même recette qu’auparavant : une bande d’ados qui évoluent dans un univers envisagé comme un pot-pourri de références à la culture populaire. Après les productions Amblin (E.T., Les Goonies…) dans la saison 1, la culture MTV dans la saison 2, les frères Duffer basent leur horizon référentiel sur le cinéma d’action et d’horreur des années 70 et 80 – The Body Snatchers, donc, mais également les films de George A. Romero, Terminator ou Die Hard -, tout autant que sur les films à la John Hughes – notamment l’excellent Ça chauffe au lycée Ridgemont (1982), explicitement cité.

Reste que la plupart de ces références sont soit très mal comprises par les auteurs, soit utilisées avec une bonne dose de cynisme, car dévitalisée du discours de fond au profit du seul coup de coude référentiel : il est difficile de comprendre qu’une série qui prend le temps de disserter sur les vertus du « New Coke » de Coca-Cola, qui montre en gros plan le logo de Burger King et qui envisage la consommation comme émancipatrice – voir la première incursion d’Eleven dans le centre commercial Starcourt – use à ce point de références travaillées en profondeur par l’anticonformisme et qui développent, plus ou moins durement selon les films, une critique de la société de consommation.

Ça chauffe au centre commercial Starcourt

De plus, l’écriture trop scolaire des petits malins Matt et Ross Duffer fait filer l’intrigue sur des rails à une vitesse bien trop vertigineuse – les dialogues des personnages, quand il s’agit d’expliquer les intentions de leurs ennemis ou leurs innombrables plans, exemplifient à merveille cette impression de rapidité. Une vitesse hélas sans temps mort. La saison 2, globalement inférieure à celle-ci, se permettait, elle, des digressions sur le personnage d’Eleven. Ratés, peut-être, voire ridicules, parfois, ces épisodes semblaient néanmoins faire dérailler d’un iota le programme attendue. Offraient une sorte de respiration à l’ensemble, en prenant le temps de suivre l’évolution d’un personnage ultra-charismatique. Là, dans cette troisième saison, la menace apparaît, divers petits groupes de personnages se forment, évoluent en suivant gentiment les divers arcs narratifs parfaitement construits pour eux, puis se rejoignent, in fine, pour conclure le tout en trombe. Tout marche, tout fonctionne, tout s’imbrique mais, pourtant, cette saison 3 nous laisse une douce impression d’inachevée. Et d’insatisfaction.

Dans cette suite programmatique manque la surprise, le coup d’éclat, le pas de côté. On attend fébrilement un déraillement ou une sortie de route qui ne viennent jamais. Placée sensiblement au même niveau que les autres, Eleven, fantastique personnage incarné par une bête de jeu (Millie Bobby Brown, encore et toujours formidable), merveilleusement iconisée dans la deuxième saison, amenait auparavant ce pas de côté qui manque à cette troisième itération. Devenu (presque) un personnage parmi les autres, elle apparaît même en-deçà du moustachu Jim Hopper, véritable American hero de cette troisième saison. Beau personnage au demeurant, ses caractéristiques plus-classiques-tu-meurs intéressent fatalement moins le spectateur qui s’est déjà enfilé, avant Stranger Things, des tonnes de flics-shows où le personnage principal s’avère être un flic bourru.

Fan de

Outre son indéniable savoir-faire visuel, qu’est-ce qui nous séduit dans cette troisième saison de Stranger Things, au point que nous la recommandions aux fans malgré tout ? A cause d’une première saison électrisante, l’auteur de ces lignes, comme très certainement beaucoup d’autres fans du show de Netflix, est en partie piégé par sa fascination pour le personnage d’Eleven, incarné, redisons-le, par la fantastique Millie Bobby Brown. De fait, on doit avouer notre grand plaisir de l’avoir retrouvé dans cette troisième saison, sentiment très certainement partagé par une majorité de l’audience du show. Comme souvent pour les séries télévisées, les liens d’affection et d’empathie créés avec les personnages nous font suivre leurs aventures, quoiqu’il en coûte. Celui qui a regardé les dix saisons de Friends (1994-2014) alors que dès la cinquième année, le show était terminé, sait ce que nous entendons par là.

Cette troisième saison de Stranger Things, si elle n’est évidemment pas celle de trop et qu’elle n’est pas non plus mauvaise, nous rappelle que la qualité de la série est indéniablement fluctuante, et que, dorénavant, un seul tiers du show dans son ensemble est parfaitement réussie – la saison 1, donc. Comme la scène post-générique l’a confirmé, une quatrième itération arrive. Il ne fait aucun doute que nous la dévorerons dès sa sortie, mais espérons que, contrairement aux deux dernières saisons, une pointe de déception, plus ou moins prononcée, ne nous envahissent pas à nouveau lors du générique de fin. Espérons, surtout, que les frères Duffer réussiront à s’émanciper – enfin ! – des références qu’ils n’utilisent pas toujours à bon escient, pour proposer quelque chose de plus neuf – mais de tout aussi beau. Et pour justifier à nouveau pleinement la hype autour de Stranger Things.


Crédits photo de couverture : Netflix

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