Culture

Non, ce n’est pas toujours le meilleur qui gagne

La saison des remises de prix bat son plein, avec les Golden Globes il y a un mois, les Grammy Awards récemment, et les cérémonies des César et des Oscars dans quelques jours. L’occasion est donc idéale de s’intéresser aux gagnants, dans le domaine de la culture, en se posant une question : le méritent-ils vraiment ?

En 2004, TF1 a diffusé sur son antenne l’émission « La plus belle femme du monde ». Un panel de Français a constitué le classement et a désigné Corinne Touzet comme étant la troisième femme la plus belle. Du monde, oui. Pour l’intérêt de cet article, nous n’allons pas vraiment débattre de la pertinence de ce choix. Mais il est intéressant de constater que la vedette d’une série de TF1 a atteint le podium d’un concours de beauté impliquant la Terre entière. Et que ce concours était organisé par cette même chaîne. Par ailleurs, Claire Chazal, à l’époque journaliste phare de TF1, a terminé à la sixième place. Sans faire offense à ses deux femmes, le doute n’est quand même plus vraiment permis : il y a eu magouille. Mais est-ce que ce genre de cas de figure très suspect peut se répéter lors de remises de prix aussi importantes que les Oscar, les Molières, le prix Goncourt, le festival de Cannes, les Grammy Awards ou les César ?

« Matt Pokora » au 4250

Cette année, Soprano a gagné le prix de l’artiste masculin de l’année 2016 aux NRJ Music Awards. Dans le même temps, les Victoires de la musique ont décerné à Renaud le même prix. Et on affirme que la seconde récompense est plus importante que la première. Pourquoi ? Cela s’explique par plusieurs critères, dont l’organisateur de l’évènement et l’historique du palmarès. Mais le principal est l’identité des votants. Une cérémonie est toujours vue comme plus prestigieuse quand ce n’est pas le public qui vote. Car ce dernier vote pour son préféré, qui n’est pas forcément le meilleur. C’est pourquoi Matt Pokora est la personnalité la plus récompensée des NRJ Music Awards (12 fois), devant Mylène Farmer (9) et Jenifer (8). Et on vous le donne en mille, dans cette cérémonie, c’est le public qui a le dernier mot grâce aux SMS qu’il envoie par millier. Contrairement aux Oscar, aux Grammy Awards, au prix Goncourt, aux César ou au festival de Cannes, et bien d’autres, où ce sont « les professionnels de la profession » qui récompensent leurs pairs. Ce qui évite que le plus populaire gagne à chaque fois, en plus de donner de la légitimité aux vainqueurs, célébrés par des connaisseurs. Et cela évite aussi certaines incongruités, comme « Corinne Touzet, troisième femme la plus belle du monde » (treize ans plus tard, je ne m’en suis toujours pas remis). Mais ce mode de fonctionnement, a priori plus rigoureux, a aussi ses faiblesses.

La La Recette du succès

On dit de certaine tubes qu’ils sont taillés pour le succès. Car, parfois cyniquement, ils adoptent une formule qui marche auprès du public. En politique, on parlerait de démagogie, voire de populisme. Mais, et c’est moins connu, il existe d’autres recettes, établies cette fois… pour les professionnels ! C’est manifeste dans un certain cinéma académique, où on peut trouver, par exemple, des films dit « de festival ». Ces derniers adoptent des schémas visuels et narratifs qui fonctionnent à merveille auprès des professionnels, qui forment les jurys des festivals du monde entier. Le critique de cinéma Jean-Baptiste Thoret l’a parfaitement décrit pour Libération.

Et dans cet académisme, certains films sont taillés pour les récompenses les plus prestigieuses : les Oscar, et ses assimilés (Golden Globes, BAFTA, César…). Cette année, La La Land nous semble être l’exemple parfait de ce type de film élaboré pour gagner. Il a d’ailleurs égalé le record de nominations (14) aux Oscar, détenu par Titanic (1997) et Eve (1950). On précise que La La Land est un très bon film et on ne doute même pas de la sincérité du réalisateur, Damien Chazelle. Néanmoins, peut-être malgré lui, il coche toutes les cases que The Artist (2012) avait barré en son temps : réhabilitation d’un genre cinématographique prestigieux tombée en désuétude (la comédie musicale) ; hommage appuyé à tout un pan du cinéma américain et mondial (de Chantons sous la pluie à West Side Story, en passant par Grease, La Fureur de Vivre et Les Demoiselles de Rochefort) ; avec, en sus, des acteurs performatifs. Ryan Gosling a notamment appris le piano de manière intensive durant trois mois, à raison de 3h à 4h de pratique par jour, pour pouvoir en jouer avec dextérité dans le film. Et les deux acteurs principaux ne se sont pas fait doubler dans les diverses scènes de chant et de danse. Si on ajoute à cela un peu de poudre aux yeux (le faux plan-séquence d’ouverture), on prend les paris que le film va être les grand gagnants de la soirée. On se mouille et on lui pronostique huit statuettes, dont celle du meilleur film, réalisateur et acteur.

L’Histoire is watching you

Du reste, la politique s’immisce également dans ce genre de cérémonie. Hollywood et les César, notamment, sont toujours prompts à faire passer des messages par leur choix de récompense ou de nomination. Que ce soit par le fait de désigner comme meilleur film de 2015 le très engagé Spotlight (sur le scandale des prêtres pédophiles de Boston), au détriment par exemple de Mad Max : Fury Road, chef-d’œuvre dont on se souviendra encore dans vingt ans. Ou, pour les César, de nommer dans la catégorie meilleure actrice Loubna Abidar, molestée dans son pays d’origine, le Maroc, pour le film Much Loved (2015), où elle joue une prostituée.

Mais l’Histoire, elle, n’a que faire des intérêts particuliers des uns et des autres ou des messages politiques. De nos jours, qui se souvient du film de Robert Redford Des gens comme les autres, qui a pourtant remporté l’Oscar du meilleur film en 1981 devant Raging Bull et Elephant Man ? Ou des Loups de Guy Mazeline, roman qui a gagné le prix Goncourt devant Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline ? Comme c’est le cas pour des grands peintres (Vincent van Gogh, notamment), certaines œuvres culturelles ne seront reconnues à leur juste valeur que dans quelques années. L’Histoire, impartiale, est assurément le meilleur juge.


Photo de couverture : © Jason Merritt

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