Culture

Oui, Jurassic World : Fallen Kingdom est un blockbuster à voir

Un peu à reculons, Mow Magazine est allé s’assoir dans une salle trop climatisée pour zieuter trois semaines après tout le monde le dernier film des dinosaures. Et en est ressorti, ô surprise, plutôt satisfait. Mais peut-être pas pour les mêmes raisons que tout le monde.

Monde jurassique : le royaume déchu, si vous vivez au Québec, est sorti le 6 juin dans nos contrées et un sacré paquet d’entre vous l’a probablement déjà vu. Et déjà oublié. C’est le propre de ce genre d’objet de consommation à l’évidence formaté dans les grandes largeurs pour se fondre dans le moule du blockbuster estival riche en performances héroïques (voire super-héroïques), qui galvanisent le temps de la séance pour se dissiper, si ce n’est quelques heures plus tard, du moins quelques jours après.

Ecrit par le duo Colin Trevorrow-Derek Connolly, soit les tâcherons responsables de l’horrible premier volet, ce film a été pensé en tant que deuxième épisode en appelant un troisième pour former une trilogie, dit dorénavant « Universe », suivant le modèle de franchise créée par Marvel et que le tout-Hollywood adopte à tour de bras. Comme souvent dans ce genre de film, qui pense autant à ce qu’il fait qu’à ce qu’il va faire, la fin annonce le prochain épisode, si ce n’est par un cliffhanger, comme dans une série télévisée, du moins par des éléments instillant le désir d’en (sa)voir plus. Cet aspect un peu agaçant, qui donne l’impression qu’on ne nous donne pas tout pour qu’on ait envie de revenir dans deux ans, en accompagne d’autres : des personnages caricaturaux et interchangeables, un humour qui n’a d’humour que le nom et une absence totale de surprise, voire même d’intérêt pour l’histoire. Ça fait beaucoup pour un seul film, qui n’aurait donc pas dû nous accrocher. Mais ça, c’était sans compter sur Juan Antonio Bayona.

Après « Park » et « World », « Universe »

Auparavant associé à la suite de l’horrible World War Z, qui sera finalement réalisée par David Fincher, excusez du peu, le cinéaste espagnol laisse entrevoir, par son parcours, un désir manifeste de s’insérer dans une mécanique bien huilée, celles des blockbusters, pour la détourner de l’intérieur. Comme tous les grands cinéastes l’ont toujours fait. On vous laisse donc deviner ce que l’on pense de l’auteur du brillant The Impossible (2012), qui suit une famille prise dans le tourbillon (émotionnel) du tsunami de 2004. Juan Antonio Bayona, donc, a pu se glisser, à l’évidence, dans tous les petits interstices d’un scénario écrit majoritairement sans lui, pour se l’approprier en sous-main.

La deuxième partie de Fallen Kingdom, qui correspond grosso modo à sa deuxième heure, porte très manifestement la patte du cinéaste tant elle recèle d’idées, notamment visuelles, bien trop brillantes pour les tâcherons qui ont écrit le film. La structure un peu bâtarde du métrage, qui est très nettement coupé en deux, permet de marquer le début de l’emprise d’un cinéaste qui a subit la première partie, mais a pu cependant la galvaniser par une mise en scène inspirée (voire l’introduction, la scène dans l’eau et le départ en bateau). Dans la deuxième heure, devenu maître des lieux, Juan Antonio Bayona ne fait rien de moins que la très actuelle critique de la surexploitation à finalité mercantile de tout une mythologie venue de la pop-culture, dont les dinosaures, via Jurassic Park (1993), sont partie intégrante.

Ce discours, qui s’illustre en partie par le scénario, se lit également par le traitement visuel opéré envers les dinosaures, et la relation de l’un d’entre eux avec une petite fille. Notamment dans une scène géniale où une créature s’infiltre en douceur dans sa chambre, alors qu’elle est apeurée dans son lit. Le monstre, filmé par synecdoque, est là moins incarné que symbolisé : les plans le représentant sont des pattes griffues ou l’ombre de sa gueule effrayante et dentée. Cette scène, simple, d’une terrifiante beauté,  ramène le dinosaure à sa fonction primaire de mythe qui hante l’imaginaire. Et surtout, lui fait délaisser la surexploitation commerciale débilitante dont il est l’objet dans l’histoire du film et par la franchise dans lequel le film s’insère, et qui dévoie cette figure mythologique, au point d’en anéantir à la fois la portée et la pertinence. Cette charge, perçue à l’échelle du film entier, est absolument dans l’air du temps et donne du grain à moudre à ceux qui, comme nous, constate avec tristesse le progressif anéantissement des mythes, monstres ou autres, sur l’autel de la cupidité.

Cinéaste malin et doué, Juan Antonio Bayona vient donc de pratiquer avec finesse un certain entrisme pour dénoncer une pratique assassine, à l’intérieur même du dernier produit l’exemplifiant. Autant le dire, c’est plutôt brillant (à partir de la deuxième heure), même si ce Jurassic World : Fallen Kingdom ne l’est absolument pas dans sa totalité. Et c’est un euphémisme.


Crédits photo de couverture : Universal Pictures International France

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