Culture

Parasite est-il une bonne Palme d’Or ?

Le film du Sud-Coréen Bong Joon-ho est sorti dans les salles il y a deux semaines. Mow Magazine est allé y faire un tour, pour voir si son prix au Festival de Cannes, et l’adulation qu’il provoque chez les critiques ciné, étaient justifiés.

Parasite prend place en Corée du Sud, auprès d’une famille, les Ki-Taek, dont les quatre membres (le père, la mère, la fille, le fils) sont tous au chômage. Par chance, le fils, Ki-woo, décroche un boulot de professeur d’anglais auprès de l’aînesse de la très riche famille Park. En ayant posé un pied dans la maison, les Ki-Taek, habiles magouilleurs, vont tenter de faire un peu plus que ça et d’y entrer complètement, en profitant au passage de la crédulité et de la gentillesse des Park…

C’est une habitude bien ancrée dans son cinéma : Bong Joon-ho mélange habilement, depuis le début de sa carrière, cinéma de genre et réalisme social, humour et violence débridée, sans que ces enchevêtrements ne paraissent à aucun moment antinomiques les uns avec les autres. Dans les quatre premiers films de sa carrière (2000-2009), ce mélange servait au cinéaste de 49 ans à décrire une société coréenne sur laquelle il portait un regard sombre et pessimiste, et où, selon lui, les plus démunis payaient le prix fort de l’inanité des élites.

Avec la qualité incontestable de ces films, la renommée internationale vint immanquablement, et son discours s’est alors progressivement tourné vers l’universel, de même que son audience. Les productions de Snowpiercer (2013) et Okja (2017) ont ostensiblement exemplifié cela : le cast du premier est majoritairement anglophone, et est basé sur un matériel français (une BD de Jean-Marc Rochette et Jacques Lob) ; Netflix est le producteur du deuxième, dont le cast est également majoritairement de langue anglaise. Mais c’est surtout les sujets de ces films qui ont internationalisé son cinéma : Snowpiercer, le Transperceneige montrait une lutte des classes cosmopolite d’une noirceur abyssale, et sous l’influence du théoricien du « spectacle » Guy Debord – « le vrai est un moment du faux »La Société du Spectacle, 1967 – ; tandis que le film Okja est une fable écolo d’obédience miyazakienne – d’après le cinéaste d’animation japonais auteur de Mon Voisin Totoro -, mais brumé d’une violence littérale et symbolique terrifiante, avec notamment pour référentiel principal la Shoah.

Avec Parasite, Bong Joon-ho mélange l’universalisme de son propos aux particularismes de la société coréenne qu’on percevait dans les films de ses débuts, et notamment la verticalisation absolue des rapports humains dans la société. « Maxi-best of » de son cinéma, Parasite est donc censé être son meilleur film. Et c’est probablement le cas.

Un Bong en avant

Le dernier né de Bong Joon-ho, contrairement à la majorité de ses précédentes fictions, excepté Snowpiercer, place son propos politique au centre de son dispositif narratif. En prenant pour personnages principaux une famille de chômeurs, et comme « victimes » une famille de riches, son intention ne pouvait être plus claire : le Sud-Coréen va traiter durant 2h12 de la lutte des classes… mais en en renversant le point de vue.

Si cette œuvre apparaît initialement sous les oripeaux d’une comédie, puis progressivement sous ceux du drame, Parasite est, au fond, mue par un propos social fort… mais qui n’est ni simpliste, ni misérabiliste. A l’opposé, en ce sens, du cinéaste anglais de gauche Ken Loach, d’ailleurs lui aussi récompensé à Cannes – en 2006 pour Le Vent se lève, en 2016 pour Moi, Daniel Blake -, qui s’attarde, sur un mode militant, à la dénonciation des maux de la classe ouvrière assassinée par la mondialisation et l’ultra-libéralisme.

Bong Joon-ho, lui, ne dépeint pas la classe la plus démunie comme souffrant de tous les maux : la famille Ki-Taek est certes presque tout en bas de l’échelle – comme la localisation de son appartement le démontre parfaitement -, mais son entreprise va lui permettre de s’élever de sa condition pour in fine arriver au même niveau que les Park, du moins symboliquement – voir la scène pivot du film où les Ki-Taek boivent de l’alcool dans le salon de la maison de leurs employeurs. Et pour cela, ces derniers ont adopté toutes les attitudes d’agents convaincus de l’ultra-libéralisme, à la limite de la sociopathie : ambition carnassière, calcul, mépris pour la souffrance d’autrui… Jusqu’à tirer profit de la naïveté de la famille Park. Bong Joon-ho renverse-là les valeurs communément admises – gentillesse des plus démunis, rapacité des plus aisés, en somme – pour donner une lecture du monde plus complexe qu’attendue, et surtout en léger contrepoint avec quelques unes de ses précédentes œuvres – Memories of Murder et Mother notamment.

Le Sud-Coréen emballe sa lutte des classes in fine violente et destructrice par une mise en scène brillante – les cadres sont superbes et signifiants -, qui rend la vision du film absolument jouissive. Bong Joon-ho accorde notamment une place centrale à la scénographie, qui hiérarchise de manière visuelle les rapports (de classe) entre les individus. Mais son désir, ou du moins son rêve, est que l’on parvienne, un jour, à briser cette échelle qui sépare les classes de la société contemporaine.

En attendant, on doit tous lutter pour la gravir… en n’oubliant pas de faire tomber les autres.


Crédits photo de couverture et photo article : The Jokers / Les Bookmakers

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