Culture

Pourquoi Pentagon Papers est un antidote à Donald Trump

A l’heure des « fake news » institutionnalisées par l’administration Trump, le maître Steven Spielberg sort un film sur la liberté de la presse. On ne saurait que trop vous conseiller d’y jeter un œil pour comprendre ce qui se joue en ce moment, partout dans le monde.

Pentagon Papers prend place en 1971. L’une des premières scènes du film opposent diverses phrases prononcées par les derniers présidents des Etats-Unis (de l’époque) à de nettes contradictions sorties des fichiers top secrets que le New York Times puis le Washington Post vont vouloir publier, plus tard dans le film. Mais avec difficulté, car contre l’aval du gouvernement qui utilisera la justice pour faire taire les deux organes de presse. Les Etats-Unis sont entrés en guerre au Vietnam depuis le milieu des années 50, de manière massive en 1965, et les gouvernements successifs ont toujours adopté un discours conquérants et optimistes à l’égard de cette bataille, alors même que les divers rapports secrets (les Pentagon Papers du titre) révèlent le bourbier dans lequel les forces militaires du pays se sont enfoncées, sans aucun espoir de victoire. C’est écrit noir sur blanc par les services de l’Etat. La communication optimiste des divers gouvernements sur l’avancée de cette guerre s’apparente donc à l’évidence à un mensonge, qui est répété sans ambiguïté. Mensonge qui envoie à la mort des centaines de milliers d’Américains, pour rien. Ou plutôt, pour que le pays, mais surtout ses gouvernants, ne soit pas humilié par une défaite.

La bataille judiciaire menée par le gouvernement de Richard Nixon pour que les Pentagon Papers ne soient pas publiés permet de mettre en avant tout ce que les autorités gouvernementales peuvent faire pour ne pas voir leurs secrets les moins avouables dévoilées sur la place publique. Le courage des journalistes du Washington Post, et notamment de sa directrice, Katharine Graham (Meryl Streep), et de son rédacteur en chef, Benjamin Bradlee (Tom Hanks), nous indique pourquoi il est utile de se battre pour sauvegarder la Vérité : la presse doit avant tout défendre l’intérêt des gouvernés, pas des gouvernants. Alors que l’administration Trump a fait du mensonge et de la critique des journalistes une règle d’or, il est intéressant qu’un cinéaste d’envergure rappelle que la liberté de la presse permet de perpétuer rien de moins que l’idéal impulsé dans la nation par les pères fondateurs. Trahir le premier amendement serait les trahir. Mais cet idéal est-il de nos jours toujours envisageable ?

Touche pas à mon Post

Car, on le voit bien dans Pentagon Papers, il n’y a pas que l’Etat qui veut faire taire les deux journaux : la Finance le souhaite également. En grande difficulté financière, le Washington Post est sur le point d’être coté à la Bourse de New York pour survivre. Mais cette concession faite au système ne doit pas se faire sans échange, et l’un des conseillers de Katharine Graham soumis à la Finance n’aura de cesse de faire pression sur elle pour que les fichiers secrets ne soient pas publiés, en menaçant son journal de disparition. La collusion entre pouvoir financier et pouvoir étatique irrigue tout le film, et n’épargne d’ailleurs pas la presse : Katharine Graham et Benjamin Bradlee ont chacun été proches, ou le sont toujours, d’un membre éminent de l’Etat (l’actuel Secrétaire d’Etat à la Défense pour la première ; le décédé John F. Kennedy pour le second), ce qui a pu biaisé leur jugement et leur travail par le passé. Sidney Lumet, visionnaire, le disait déjà dans Network : Main basse sur la télévision (1976) : la Finance, alliée du Pouvoir, ne cessera de vouloir mettre au pas l’Information, et donc la Vérité, tout cela au dépend du Peuple.

De nos jours, que ce soit aux Etats-Unis ou en France, les principaux médias sont aux mains d’une poignée de milliardaires : Rupert Murdoch là-bas ; Xavier Niel, Pierre Bergé, Arnaud Lagardère, Bernard Arnault ou Vincent Bolloré ici. Est-il concevable que ces possédants proches du pouvoir, ou détenant assez d’argent pour s’agréger un certain pouvoir, veuillent faire passer les intérêts généraux avant quelques intérêts particuliers ? Pour quelques Pentagon Papers ou Panama Papers, combien d’Edward Snowden et de Julian Assange, lanceurs d’alertes criminalisés ? Steven Spielberg nous montre avec brio la force morale de Katharine Graham qui a su résister aux pressions, tout en s’affirmant en tant que femme dans cette époque d’évolutions des mœurs.

Mais toutes les rédactions d’aujourd’hui sont-elles dirigées par des Katharine Graham ?


Crédit photo de couverture : Olivier Borde/Universal Pictures

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