Culture, Société

La polémique « Pierre Lapin », ou l’indignation factice

Une polémique, encore une, s’est élevée ces derniers jours sur la toile pour s’en prendre à la comédie enfantine américaine Pierre Lapin. Motif de la gronde ? Dans le long-métrage, les lapins, héros du film, jettent des mûres sur un jardinier allergique, qui fait un choc anaphylactique… Non, ce n’est pas une blague.

Le mouvement justicier qui entoure le monde du cinéma, voire le monde tout court, depuis le début de l’affaire Weinstein est une excellente chose, que nous soutenons sans objection. Que les puissants de ce monde puissent répondre de leurs actes abjects est indispensable, et notre présent questionnement sur la très sombre affaire Pierre Lapin ne doit pas remettre en doute ceci. Néanmoins, il semble que ce vent de révolte permet à certains esprits chagrins d’y greffer leurs revendications complètement absurdes. Celle qui nous intéresse ici en est un exemple.

Pierre Lapin, comédie adaptée des romans de Beatrix Potter, a été la cible de parents et d’associations de personnes souffrant d’allergies alimentaires car, dans ce film, le grand ennemi de Pierre Lapin, un jardinier nommé Thomas McGregor, s’est effondré après que le héros et ses amis lui aient lancé des mûres à la figure, conscients des risques qu’il encourait. Un appel au boycott du film a été lancé car, d’après le texte publié sur Facebook par l’association américaine Kids with Food Allergies Foundation, Pierre Lapin pourrait encourager « le public à ne pas prendre au sérieux les risques de réactions allergiques », ce qui pourrait ensuite « entraîner des actions susceptibles de porter atteinte à une personne allergique ». Une pétition du site Change.org, signée par plus de 9 000 personnes, révèle également que tout cela est « offensant (…) en particulier pour ceux vivant avec des allergies sévères ». La société productrice du film, Sony, a présenté « ses excuses sincères », plus par soucis d’apaisement que par véritable expiation, selon nous. La société a avancé que « les allergies alimentaires sont un problème sérieux » et que le film « n’aurait pas dû dévaloriser l’allergie aux mûres (…) même de manière loufoque (…). » On croit rêver.

Censure VS éducation

Bien que cela nous semble évident, il est a priori indispensable de rappeler à ceux qui prennent trop à cœur cette scène de Pierre Lapin que : primo, la fiction ne doit pas être confondue avec la réalité ; secundo, toute œuvre d’art, si elle ne permet pas in fine la catharsis théorisée par Aristote, doit au moins nous questionner sur notre rapport au monde, donc nous faire réfléchir. Ladite scène de Pierre Lapin n’aurait pas dû provoquer un appel au boycott, soit une forme implicite de censure, mais aurait dû au contraire autoriser les parents et les enfants choqués par cette attaque sournoise de Pierre Lapin et de ses compères à s’asseoir autour d’une table pour discuter, afin que les premiers éduquent les seconds.

Une œuvre d’art n’est ni prescriptive ni incitative, et d’autant plus si les parents font leur travail d’éducateurs et instaurent un dialogue avec leurs chères têtes blondes. L’auteur de ces lignes a vu, enfant, la mère de Bambi se faire dézinguer par un chasseur, mais n’a jamais eu l’ambition, plus tard, de tirer sur des faons (ou sur des chasseurs). Il a également vu Scar précipiter dans le vide son frère Mufasa, dans Le Roi Lion, mais aucun des frères de l’auteur n’a chuté de très haut par la suite. Enfin, pour prendre un exemple rencontré à l’âge adulte, l’expérimentation de l’ultra-violence dans le film Irréversible, de Gaspar Noé, ne nous a pas mené à attaquer sexuellement des femmes, ou briser des crânes à coup d’extincteur. On pourra toujours pointer des exemples concrets d’hommes se soumettant à leur passion après la vision d’une œuvre, mais c’est moins la faute de l’œuvre en question que d’un individu initialement prédisposé à de tels actes, et incapable de contrôler ses pulsions quand elles s’agitent en lui.

La célébration des particularismes

L’art en général, mais le cinéma et le jeu vidéo en particulier, est régulièrement accusé d’avoir une mauvaise influence sur la population. Le cas de Pierre Lapin nous permet de mettre en lumière la propension de nos sociétés à s’indigner de manière totalement factice, dans une sorte de réflexe pavlovien. Ce qui mène de plus en plus régulièrement à des polémiques stériles, comme celle-ci. Le plus inquiétant étant quand ces polémiques amènent des gens à porter en étendard leur particularisme. Ici, des enfants semblent être résumés à leurs allergies. Ailleurs, par exemple le 19 décembre dans l’émission Quotidien de Yann Barthes, une invitée, Gabrielle Deydier, venue parler du combat – légitime – contre la grossophobie, proposait d’inclure dans les entreprises du service public un quota de gens en surpoids, soit une idée similaire à la discrimination positive.

L’ultra-libéralisme, en titillant la fibre égotique de chaque individu, force tout un chacun à revendiquer son particularisme, jusqu’à se déterminer sous ce seul angle, qui le dissemble donc de ses contemporains. Les revendications les plus absurdes, perçues comme émancipatrices par leurs prescripteurs, assimilent au contraire plus facilement ceux qui y adhèrent à l’idéologie globale dominante, qui diffracte en mille morceaux la communauté, la société. Quand tout le monde pense « je », il n’y a plus de « nous ». Si le communautarisme est depuis longtemps pointé du doigt par la presse, notamment, ce néo-communautarisme ne l’est que rarement, et est relayé a contrario avec entrain. A tort, dans les cas les plus absurdes.


Crédit photo de couverture : Sony Pictures Entertainment Deutschland GmbH

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