Culture

Pourquoi le dernier Black Mirror peine-t-il à convaincre ?

Le 28 décembre 2018, Netflix a dévoilé à son public, comme cadeau de Noël un peu tardif, un nouvel épisode de la série dystopique de Charlie Brooker, Black Mirror. Intitulé Bandersnatch, cet épisode particulier, car interactif, propose une plongée en eaux troubles dans une labyrinthique histoire de création et de libre-arbitre.

Si le projet d’un épisode de série interactif semble inédit, il n’en est en fait rien, d’autant plus pour Netflix qui avait proposé une chose similaire en 2015, par le biais de l’univers du jeu vidéo Minecraft. Cette expérimentation était un peu passée sous les radars, avec une promotion sans commune mesure avec cet épisode spécial de Black Mirror. L’interactivité, en tant que concept appliqué à une série tv, sort donc véritablement du bois en cette fin d’année 2018, et se présente à une masse importante de spectateurs totalement habitués à cette notion grâce à son expérimentation constante dans les jeux vidéo – faut-il rappeler qu’ils sont les produits culturels les plus consommés au monde, devant les films et les séries ?

A l’évidence intrigué par une proposition tout de même novatrice et excité par une promotion médiatique intensive ces derniers jours, le spectateur de Black Mirror – Bandersnatch doit prendre des décisions pour le personnage principal, Stefan Butler, un jeune programmateur qui adapte, en 1984, un roman à choix multiple en un jeu vidéo… à choix multiple. D’abord anecdotiques, les dilemmes offerts au spectateur se complexifient à mesure que l’histoire avance et ouvrent des ramifications d’intrigues assez différentes les unes des autres. Ce qui fait que chaque spectateur peut avoir une expérience narrative globale relativement dissemblable de celle de son voisin, lors de la première vision, et d’autant plus si celle-ci reste unique. Ce qui a en réalité peu de chance d’arriver, puisque le principal intérêt de l’interactivité est sa rejouabilité – pour utiliser un terme de jeu vidéo – dans le but d’explorer toutes les possibilités narratives. En ce sens, notre première vision de l’épisode nous a offert une version ultra-linéaire – pour ne pas dire chiante… – de l’histoire, quand la seconde, totalement différente, était innervée par des séquences gores et des choix plutôt radicaux – « enterrer ou démembrer » un corps, that is the question.

Ready Player One

Si, en tant que concept pur, l’interactivité est fun, elle est in fine frustrante en bien des points quand elle agit dans l’univers télévisuel. Evidemment moins complète que celle à l’œuvre dans un jeu vidéo, médium interactif par nature qui offre des possibilités concrètes ou anecdotiques bien plus grandes, l’interactivité de Bandersnatch est également, et c’est plus préjudiciable, bien moins immersive qu’un épisode lambda de Black Mirror. Il en résulte donc un gadget amusant… mais négligeable. Nos choix, qui peuvent être mauvais dans la logique de l’épisode, sont souvent remis en question, et il nous est très régulièrement proposé – une seule fois, lors de notre première vision ; mais à de multiples reprises lors de la seconde – de choisir encore, pour emprunter un chemin narratif différent, puisque notre première décision peut amener à une impasse, ou à une fin abrégée. Ce qui dévoile plus les limites du concept que ses potentialités.

Par une astuce de petit malin, le scénariste et showrunner Charlie Brooker, conscient de l’écueil inhérent du gadget, a tenté d’utiliser cette problématique en la théorisant, via une triple mise en abyme – dont nous ne dévoilerons pas les détails – autorisant le spectateur à penser la notion de libre-arbitre… Ou plutôt à écouter des personnages secondaires, dans une sorte de deus ex machina réflexif, nous édicter cette problématique. A l’évidence, cette solution théorique, assommante de didactisme et de simplisme, est éminemment contre-productive, même dans un épisode-pensum qui met bien en évidence sa réflexivité pour qu’elle ne saute pas de manière inopportune aux yeux du spectateur et phagocyte son implication dans l’épisode. Reste que, malgré les efforts du démiurge britannique de 46 ans, l’interactivité nous semble, après deux visions de l’épisode, fondamentalement inadaptée dans le cadre d’une série tv.

On en veut pour preuve ultime l’intense regret qui nous a étreints lors de la vision d’une des fins possibles de Bandersnatch, lorsque Stefan traverse le miroir et prend la main de sa mère. Poignante, cette séquence très forte émotionnellement nous a cruellement rappelé la force d’une histoire racontée de manière non-interactive.

Comme d’habitude, en somme.


Crédits photo de couverture : Copyright Netflix.

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