Culture

Pourquoi les nominations des Oscars et des Césars sont-elles si décevantes ?

Fin janvier, les Césars français et les Oscars américains ont dévoilé les meilleurs films de l’année, selon eux. Un peu circonspect devant certains choix, Mow Magazine, qui a mis du temps à se remettre de l’absence de son chouchou aux Césars – on vous laisse découvrir qui -, a tenté de décrypter les nominations.

Jean Dujardin, après son Oscar du meilleur acteur glané en 2012 pour le film de Michel Hazanavicius The Artist, avait qualifié la période précédant la cérémonie de « course à la présidence ». Car les Oscars sont politiques. Pour gagner une récompense, il faut aller faire « les cérémonies, tous les repas », serrer des mains en pagaille, toujours dixit Jean Duj’. Et avoir aussi une grosse enveloppe pour faire une campagne médiatique capable de séduire les votants, dans le but de choper, si ce n’est la victoire finale, du moins une nomination.

Cette année, la plus grosse surprise se trouve évidemment dans la catégorie « meilleur film », où Black Panther est présent – il n’est d’ailleurs nommé dans aucune autre catégorie majeure. Kevin Feige, le grand manitou des films de super-héros de la Marvel, a réussi son coup : faire entrer le loup dans la bergerie, c’est-à-dire un de ses super-héros dans la catégorie reine. Si ce n’est pas la première fois qu’un mauvais film concourt dans la catégorie censément réservée aux meilleurs – on ne va pas faire la liste, elle serait longue -, le cas du film de Ryan Coogler dépasse en réalité la question du goût pur pour se placer sur le terrain de la politique.

Black Power

Historiquement de gauche, l’Académie défie ostensiblement cette année le président des Etats-Unis, Donald Trump, en permettant à trois films traitant de la question Noire, voire plus spécifiquement des Afro-Américains pour deux d’entre eux, de se battre pour le titre du meilleur film de l’année. Si Green Book, de Peter Farelly, auteur, avec son frère, de Mary à tout prix (1998), est un film à Oscar dont la nomination semble naturelle, celle des deux autres détonne déjà un peu plus : bien loin de Do the right thing (1989) ou de La 25e heure (2002), BlackKklansman est un Spike Lee mineur. Mais son sujet – un Noir s’infiltre dans le Klu Klux Klan – et sa fin marquante, que nous ne dévoilerons pas, l’ont à l’évidence aidé à concourir pour la plus prestigieuse des récompenses. Quant à Black Panther,  sous-James Bond plutôt laid visuellement, il est un Marvel aussi insignifiant que les précédents. Mais le long-métrage est traversé de manière centrale par la question de la place des Noirs dans le monde, dans l’Histoire et dans la société américaine, au point que cela soi le nœud du conflit entre le super-héros et son antagoniste principal, joué par Michael B. Jordan. Cette thématique a trouvé un écho important à sa sortie, surtout dans le contexte américain actuel où les prises de positions ambiguës de Donald Trump, par exemple à propos du drame de Charlottesville, appelait à une réponse symbolique. Qui a été, donc, une nomination.

Reste qu’on ne peut pas sérieusement définir Black Panther comme un film politique pertinent, et que la nomination d’une œuvre artistiquement si faible fait se poser la question de l’intérêt d’une telle démarche : des œuvres d’envergure paix le prix du symbole, en laissant leur place à un film fondamentalement sans intérêt. On pense à La Ballade de Buster Scruggs, le dernier chef-d’œuvre en date des frères Coen, seulement nominé pour le meilleur scénario adapté – tu parles d’une consolation ! ; à L’Île aux Chiens, la perle de Wes Anderson confinée à la catégorie « film d’animation », tout comme Les Indestructibles 2, de Brad Bird ; ou encore à First Man, le biopic immersif et poignant de Damien Chazelle, avec Ryan Gosling dans le rôle de Neil Armstrong. Mais consolons-nous : c’est le favori Roma, d’Alfonso Cuaron, qui sera sacré à la fin. L’honneur du cinéma sera (presque) sauf.

Kechiche my Love

Moins ouvertement politiques, mais clairement pas apolitiques, les Césars ménagent les sensibilités, et partagent, en général et également cette année, les nominations entre films populaires – Le Grand Bain, de Gilles Lellouche – et d’autres plus sociétaux ou auteurisants – La Douleur, d’Emmanuel Finkiel, En liberté ! de Pierre Salvadori ou Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand.

Si le hypé Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico, meilleur film de l’année 2018 pour Les Cahiers du Cinéma (!), brille par son absence – Dieu merci ! -, l’absence dans la catégorie « meilleur film » de Mektoub my Love : Canto Uno d’Abdelatif Kechiche pose véritablement question. Comment une œuvre si énorme, si fascinante, si lumineuse sur le désir, que l’on estime supérieure au réussi mais schématique La Vie d’Adèle, a-t-elle pu passer sous les radars de l’Académie des Césars ? Le cinéaste paie-t-il le prix des accusations par voie de presse de la part de ses techniciens mais surtout de ses actrices, Adele Exarchopoulos et Léa Seydoux, qui lui avaient reproché, en 2014, le tournage « difficile » du film ? Car le constat est là : à l’exception de l’actrice Ophélie Bau, qui concourt pour le César du meilleur second rôle, le meilleur film français de 2018 ne sera pas de la fête.

Tant aux Oscars qu’aux Césars, les meilleurs ne sont manifestement pas toujours récompensés.


Crédits photo de couverture : Copyright Marvel Studios 2018

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