Mode

Tenue Correcte Exigée : l’exposition du vêtement scandale

« Hé !, c’est quoi le dress code ? »

« Tenue correcte »

« Ok. Et c’est quoi pour eux, « tenue correcte » ? »

La réponse à cette question, épineuse s’il en est, est décortiquée au Musée des Arts Décoratifs de Paris jusqu’au 23 avril. Voyage dans le temps à la chronologie aussi éclectique que la foule de pièces présentes, l’exposition transporte les spectateurs à travers les règles de la bienséance vestimentaire, et surtout les dérogations et subversions qui leur ont été faites.

« Le grand blond avec une chaussure noire », 1972, Mireille Darc portant une robe signée Guy Laroche appartenant au musée des Arts décoratifs, Paris © Bridgeman images
« Le grand blond avec une chaussure noire », 1972, Mireille Darc en robe signée Guy Laroche appartenant au musée des Arts décoratifs, Paris // © Bridgeman images

On entre dans l’exposition par une lourde porte noire bariolée d’inscriptions. Puis ce sont Adam et Eve par Cranach qui nous accueillent à bras ouverts… et nus. Mais voilà, Eve a eu un petit creux et, en conséquence, elle et Adam ont été condamnés à se mettre des bouts de tissus un peu partout pour se cacher. Conte d’introduction à la suite de la balade, cette première salle est suivie d’un long couloir orné de miroirs dans lequel des voix nous assaillent : « Hé, t’as oublié ta jupe ? », « Sac à patates ! », « Tu t’es habillée dans le noir ce matin ? ». Pas une ni deux, le vif du sujet est lancé, parce que l’air de rien, dans ce couloir, on se demande un peu si notre tenue est effectivement correcte – et je vous passe la réflexion sur la mini jupe quand on en porte une et que, franchement, on se sent concernée (cf. cet article).

L’habit ne fait pas le moine, mais participe certainement à l’aura sociale : alors, qu’est-ce qu’une tenue correcte ? L’exposition nous plonge dans les manuels de style et autres guides du bien-faire vestimentaire. Regroupant des écrits du 16e au 21e siècle, les grands écarts à travers les époques sont flagrants : « Nous prohibons à tous nos sujets qu’ils portent des draps d’or ou d’argent sous peine de perdre ledit habit »1, « Un seul crédo : mieux vaut être trop habillés que pas assez »2. Grand-écart aussi que d’accoler Honoré de Balzac et Cristina Cordula, J.C. De Castelbajac et Paul Poiret, ballerines et stilletos, mini-jupes et robes à traînes, femmes en costumes et hommes en robes du soir — les allers-retours dans le temps se conjuguent aux passages de l’acceptable à l’indécent, et l’on apprend surtout que le « correct » n’est qu’une vue de l’esprit.

Deutsche Kinemathek, Marlene Dietrich collection, Berlin, 1930 © Eugene Robert Richee
Deutsche Kinemathek, Marlene Dietrich collection, Berlin, 1930
© Eugene Robert Richee

La réflexion sur la perméabilité entre vestiaire masculin et féminin est assez développée. Tenues de chasses, chapeaux, costumes sont autant de pièces que les femmes volent aux hommes, comme les fards, jupes et décolletés sont récupérés par ces derniers avec plus ou moins d’audace selon l’époque. Dandys et garçonnes se trouvent alors les prédécesseurs de la tendance androgyne à venir dans les années 60 avec Courrège, puis dans les 90s avec Levi’s et les canons de beauté de plus en plus menus qui tendent à neutraliser les silhouettes.

La meilleure chose à retenir de cette section est l’habileté qu’elle a de pointer une fâcheuse injustice : elle souligne avec subtilité la façon dont on salue les transgressions de genre des femmes – l’indépendance par la garde-robe masculine – , mais condamne les subversions masculines, vues comme un indicateur quant à la sexualité ou l’identité sexuelle de celui qui aura osé s’approprier des pièces ou pratiques de beauté considérées comme féminines. Une chose dont rendent compte les publicités cosmétiques présentes, où seul le plus viril des athlètes peut faire vendre une crème pour hommes sans se faire railler. Une réalité dont on parle trop peu et qu’il est bon de retrouver au détour des vitrines, même brièvement évoquée.

En bref, si l’on ressort les yeux pleins de paillettes d’avoir pu observer des pièces aussi variées que celles de Vionnet, Dior, Dries Van Noten, Esterel, Mugler, Jacobs… le tout ponctué de textes vraiment pertinents, on a pour seule réponse qu’une tenue correcte est surtout correcte tant que celui ou celle qui l’arbore assume, en dépit des normes et règles qui veulent s’imposer. C’est en sortant des cadres que les cadres meuvent et se trouvent changés. Accompagnés vers les portes de sortie par des citations de Saint Laurent, Iris Apfel ou Diana Vreeland, ce que l’on a envie de livrer en guise de conclusion c’est qu’il faut de tout pour faire une mode.

1. Ordonnance de Charles VIII, 1485
2. Maxime Donzel et Geraldine de Margerie, Dress Code, le bon vêtement au bon moment, 2012
Rédactrice mode et beauté -- @mauddbs sur instagram

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