Culture

Série : que vaut le retour à Twin Peaks ?

Véritable objet de culte datant du début des années 90, la série Twin Peaks a fait l’événement en 2017 en revenant hanter nos écrans. Mais depuis 25 ans, tout a changé : y compris la série. Pour le meilleur ou pour le pire ? Petit bilan pendant la pause de la saison 3, après 8 épisodes.

Lors des trente épisodes des deux premières saisons de Twin Peaks, les spectateurs ont découvert, ébahis, un exercice qui mixait un commentaire métatextuel sur les séries télévisées à un constat mi-rigolard, mi-horrifié sur une Amérique fantasmée. En résumé, la série jouait avec les codes visuels et narratifs de deux genres en particulier : le polar et le soap-opéra, ce dernier étant un pur produit télévisuel. Elle proposait des variations des passages obligés des deux genres investis, variations qui permettaient l’injection dans l’intrigue, et dans une Amérique idéalisée, d’un surréalisme dit « lynchien », du nom du cinéaste.

Peu intéressés par l’intrigue policière, qui était languissante, les créateurs David Lynch et Mark Frost cherchaient plutôt à ausculter le Mal absolu, via la figure de Bob, et s’appesantissaient plus volontiers sur les lubies et particularités de personnages haut-en-couleurs, interprétés par des acteurs aux jeux outrés et servis par des dialogues surannés, notamment quand il s’agissait d’aborder la chose amoureuse. Pur objet de fascination devenu culte, Twin Peaks renaît vingt-cinq ans plus tard, en validant une prophétie adressée à Dale Cooper par Laura Palmer, l’adolescente assassinée qui a lancé l’intrigue initiale. Mais que raconter tant d’années plus tard ?

Mais qui a re-tué Laura Palmer ?

Cette saison 3, contrairement aux deux premières, ne fait dorénavant plus illusion sur son intérêt pour la narration. Après le visionnage des huit premiers épisodes, il n’est pas aisé de savoir ce que veut vraiment nous raconter Twin Peaks. Il y a bien un meurtre sordide qui ouvre la saison, comme vint-cinq ans plus tôt, et qui permet une nouvelle exploration du Mal, mais l’enquête est reléguée à l’arrière-plan au profit, notamment, du parcours tortueux de Dale Cooper. Ce dernier parvient à s’extirper de la Loge Noire et redécouvre un monde qui a changé, et auquel il se réadapte difficilement. La série ne se cantonne d’ailleurs plus à la seule ville de Twin Peaks, en laissant le reste du monde hors-champ, comme auparavant. La saison 3 investit ce hors-champ-là, en abandonnant un peu le discours sur l’Américana qui conditionnait les aspects visuels et narratifs des deux premières saisons.

Le voyage de l’agent du FBI vers le monde réel, puis sa réadaptation à celui-ci, est vécu au travers de scènes dont l’intelligibilité est conditionnée par un travail d’analyse de la part du spectateur. Les auteurs accumulent jusqu’à plus soif les scènes symboliques et poursuivent sur la voie tracée par les dernières expérimentations filmiques de David Lynch. Depuis Twin Peaks : Fire Walk With Me en 1992, l’Américain a partiellement abandonné la narration pour plonger la tête la première dans le sensitif. Il y trouve de nombreux adeptes, dont l’auteur de ces lignes ne fait pas partie, malgré une exception notable (Mulholland Drive).

Cette troisième saison est donc un pur objet théorique assez éloigné des deux premières d’un point de vue visuel et narratif. Elle est, en sus, caractérisée par une absence de volonté de séduire de nouveaux spectateurs. En ce sens, le huitième épisode, qui lorgne vers du Terrence Malick version hardcore, n’est pas à mettre devant toutes les têtes. Si cette saison peut être vue comme valorisante intellectuellement, notamment par les fans du cinéaste, on peut a contrario dire qu’elle est contraignante en terme de plaisir pur, tant la série est devenue ardue à suivre et qu’elle ne réserve que très peu de moment de satisfaction. Quelques scènes sont notamment insupportables à regarder. Au hasard : épisode 7, un homme balaye pendant deux minutes trente chrono le sol d’un bar vide. Deux minutes trente, c’est long quand une séquence en plan fixe n’a aucun intérêt, même caché. Toute cette austérité, parfois sans but, conditionne de manière décisive notre réception contrariée de cette saison 3.

La boîte vide de Twin Peaks

La boîte vide

Cependant, comme les deux premières saisons, celle-ci discourt de manière intéressante sur la fiction contemporaine. En bridant le plaisir du spectateur par une austérité manifeste, Twin Peaks est à contre-courant de la conception actuelle du revival, où chaque suite doit refaire ce qui a déjà été fait avant pour contenter les fans de la première heure. On le voit parfaitement avec les nouveaux Star Wars ou tous les remakes, prequels et suites actuels qui convoquent jusqu’à la nausée l’héritage sur lequel ils se basent. Il n’y a pas de ça ici et, sauf quelques visages familiers, tout ou presque a changé. Ce discours critique sur la fiction contemporaine s’exemplifie d’ailleurs à travers la mystérieuse boîte en verre des premiers épisodes de la saison 3. Objet de fascination, cette boîte ouverte sur le monde par un trou circulaire dans un mur est observée à la fois par le personnage qui est payé pour la surveiller et par des caméras qui la filment. Cette boîte, qui ressemble à un appareil de captation, est une allégorie à peine voilée du champ audiovisuel contemporain, qui comprend le cinéma, les séries tv et la télévision. Elle est vide, littéralement, et donc sans intérêt. Comme la majorité des choses que nous renvoient les écrans à longueur de temps, mais qui sont l’objet de toute notre attention. Espérons que la totalité de cette saison 3 de Twin Peaks, objet actuel de l’attention collective (quoique…), ne singe pas ce qu’elle se charge de dénoncer.


Crédits photo de couverture : © ABC

Crédits photo article : © Showtime

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