Culture

Joker : le film mérite-t-il toute la hype qui l’entoure ?

Mow est allé dans une salle lyonnaise, aujourd’hui, pour regarder le dernier Lion d’Or de la dernière Mostra de Venise, Joker, avec le monstrueux Joaquin Phoenix en tête d’affiche. Verdict – attention, cet article révèle des aspects de l’intrigue.

Film « origin » sur un personnage emblématique de l’univers des super-héros dans son ensemble, et de DC Comics en particulier, Joker a la surprenante particularité, on le concède, d’être moins un film de super-vilain qu’une œuvre à très forte dimension politique. Si le film lorgne stylistiquement sur les seventies, avec Taxi Driver (1976) et La Valse des Pantins (1983), tout deux de Martin Scorsese, en ligne de mire, Joker est néanmoins à l’heure, puisque son propos trouve un écho indéniablement puissant dans la France des Gilets Jaunes. Ce qui n’est pas la moindre des surprises, vous en conviendrez.

Incarné par Joaquin Phoenix, Arthur Fleck, le personnage principal, nous est présenté comme un trentenaire un peu loser, triste et déprimé, qui fantasme sur sa voisine et vit encore avec sa mère. Les yeux rivés sur le petit-écran, chaque soir, il ricane devant le show comique de Murray Franklin (Robert De Niro), avec le secret espoir d’y atterrir un jour, pour débiter quelques vannes qui ne font rire, pour l’instant, que lui. En attendant cette acmé, Arthur tente de survivre dans une ville de Gotham infestée par les rats et par les pauvres – un parallèle qu’entretient le film avec une féroce ironie -, et dont le fauteuil de maire est convoité par Thomas Wayne, riche industriel qui toise avec mépris la population de la ville, par le biais du petit-écran.

Why so serious ?

Comme le film The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan, le long-métrage de Todd Phillips envisage lui aussi le Joker comme une figure politisée, et embrasse à pleine bouche la vision du monde décalée de ce personnage controversé, en prenant soin de ne pas la mettre en porte-à-faux. Cette position surprenante et contraire, par exemple, à celle déployée par Christopher Nolan dans la trilogie sur Batman – le Joker y est explicitement désigné comme un terroriste, comme les autres méchants des trois films -, est rafraichissante à bien des égards. S’il est in fine un super-vilain et un tueur psychopathe, le Joker peint par Todd Phillips est également un être borderline qui se transforme en une figure anti-système bien malgré lui, mais aussi – et surtout ? – par la voie d’un parcours marqué par une destinée sociale dévastatrice et rédhibitoire – Arthur Fleck ne semble jamais pouvoir s’extraire de sa condition.

Joaquin Phoenix prête ses traits tirés à ce personnage instable, et sa performance hallucinée et hallucinante tranche à bien des égards avec ce qu’en avait fait ses prédécesseurs : Jack Nicholson avait offert à Tim Burton (Batman, 1989) un criminel aristocratique et Jared Leto, un gangster bling-bling, dans un Suicide Squad (2016) de triste mémoire. Proche du jeu fiévreux d’Heath Ledger (The Dark Knight), Joaquin Phoenix fascine le spectateur, à raison, mais également son anonyme réalisateur, Todd Phillips (Very Bad Trip 1, 2 et 3, War Dogs), qui laisse déraisonnablement tourner sa caméra sur lui, ce qui heurte le rythme du film, qui aurait pu compter vingt minutes de moins. C’est d’autant plus évident que le climax du Joker, une confrontation télévisuelle, déploie toute la force politique de l’œuvre en un ping-pong verbal peut-être trop ostensiblement signifiant, mais assurément pertinent, qui évoque sans demi-mesure le fossé qui se creuse entre la marge et le centre symbolique de la société, et l’importance des médias dans le fonctionnement de la société et dans le traitement symbolique des plus démunis. On n’est pas encore dans Network (1976), le chef-d’œuvre de Sidney Lumet, mais on pourrait presque s’y croire…

Network

Assurément imparfait, en partie à cause de son réalisateur, qui ne fait pas assez confiance aux spectateurs et à sa mise en scène, et qui explicite ce qui ne devrait pas nécessairement l’être, le Joker est néanmoins une très bonne surprise, dont Mow se méfiait à cause de la hype plutôt démesurée qui entourait ses premiers visionnages à la Mostra de Venise, début septembre. Nous ne nous étions pas laissé effrayer, cependant, par les polémiques entourant la violence du film. Ce n’est pas nouveau, mais dans le cas du Joker, cette très vaine agitation à visée essentiellement moralisatrice, menée par une presse de garde aux abois, est absconse, et tend même… à valider l’acuité du long-métrage.

Ne vous méfiez donc pas : Joker est assurément le meilleur film tiré de l’univers des super-héros que vous verrez cette année – prends ça, Marvel.


Crédits photo de couverture : Capture d’écran/Warner

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