Culture

Les films Marvel sont-ils, oui ou non, du cinéma ?

Le débat fait rage entre les pro-Marvel et les anti, après les sorties remarquées des cinéastes Martin Scorsese et Francis Ford Coppola sur les long-métrages de la firme. Mow s’est penché à son tour sur la question, et a choisi son camp. Vous voulez savoir lequel ?

Il y a deux semaines, Martin Scorsese a lâché la première bombe dans une interview pour Empire : « Je ne les regarde pas (les films Marvel, ndlr). J’ai essayé, vous savez. Mais, ce n’est pas du cinéma. Honnêtement, la chose dont ils se rapprochent le plus, aussi bien faits soient-ils, avec des acteurs faisant le meilleur au vu des circonstances, ce sont des parcs d’attractions ». Le cinéaste Francis Ford Coppola, récent lauréat du Prix Lumière, en a rajouté une couche, en allant plus loin que son compère du Nouvel Hollywood : « On s’attend à ce que le cinéma nous apporte quelque chose, un éclaircissement, une connaissance, une inspiration. Je ne pense pas que qui que ce soit retire quelque chose du fait de voir toujours le même film. Martin (Scorsese) a été gentil quand il a dit que ce n’était pas du cinéma. Il n’a pas dit que c’était méprisable, c’est ce que je dis ».

Les répliques, côté super-héros, n’ont pas tardé, par le biais du réalisateur James Gunn (Les Gardiens de la Galaxie 1 et 2), du co-scénariste de Dr Strange, C. Robert Cargill, ou des acteurs Nathalie Portman, Robert Downey Jr ou Samuel L. Jackson, qui a dit à propos de Martin Scorsese : « Vous savez, tout le monde n’aime pas son cinéma. (…) Beaucoup d’Italo-américains ne pensent pas qu’ils devraient faire des films comme ça à leur propos. Tout le monde a une opinion, donc peu importe. Cela n’empêchera personne de faire des films. » Le grand manitou des films Marvel, Bob Iger, a lui aussi réagit, en regrettant notamment l’utilisation du terme « méprisable » par Francis Ford Coppola, terme qu’il, lui, Bob Iger, accorde uniquement « à quelqu’un qui a commis une tuerie de masse ». La comparaison est absurdement démesurée, mais est surtout une astuce habile de maître communiquant qui rend insidieusement scandaleux un simple avis contraire asséné avec virulence.

L’Empire contre-attaque

Bob Iger n’avait cependant pas besoin d’utiliser l’argument massue de la « tuerie de masse » pour se mettre dans la poche un public conséquent. Sur la toile, les anonymes ont pris le pli de la famille Marvel, avec des commentaires offensants sur les films et les carrières des deux cinéastes Italo-américains. Si c’était attendu, cela n’a pas, en soi, un grand intérêt, contrairement à l’avis de médias plus officiels. Comme Konbini, pour ne pas le citer.

Média mainstream très suivi par les jeunes, Konbini écrit que la charge de Francis Ford Coppola envers les films Marvel doit être en partie motivée, selon un plumitif anonyme qui mérite de le rester, par l’aigreur du cinéaste devant son incapacité à se faire produire à Hollywood quand, de son côté, Marvel récupère des milliards au box-office. Le ridicule de l’argumentation estomaque quand on connaît la carrière du cinéaste, et confirme que les plus ardents défenseurs de Marvel envisagent le cinéma surtout comme une industrie : un film qui réussit sa carrière au box-office est donc de facto du cinéma, et un cinéaste immense, c’est peu de le dire, devrait se taire s’il a rapporté récemment moins de flouze que celui qu’il attaque. Aberrant.

L’industrie du cinéma

Si on sait depuis longtemps que, « par ailleurs, le cinéma est une industrie », selon la formule d’André Malraux – tirée d’Esquisse d’une psychologie du cinéma (1946) -, le cinéma est, dans son acceptation généralement commune, un Art. Art marchand, et dépendant de la technologie, donc d’une économie qui le dépasse et à laquelle il est soumis, mais Art quand même, qui essaie tant bien que mal de faire oublier sa dimension commerciale à travers son contenu – visuel, narratif, symbolique, philosophique voire métaphysique.

Les grands cinéastes, dont Martin Scorsese et Francis Ford Coppola font partie, contrairement à la totalité des réalisateurs du Marvel Cinematic Universe, tentent, à chaque (chef-d’)œuvre, de faire oublier les contraintes économiques et marchandes qui les ont étreints pour transmettre au public une œuvre d’art, au premier sens du terme. Et c’est dans ce sens-là qu’il faut entendre l’avis de Martin Scorsese : pour lui, comme pour l’auteur de ces lignes, les films des sbires de Bob Iger ne sont pas du cinéma au sens artistique du terme, et, de surcroît, n’apportent même rien à l’industrie sur le plan technique, comme les derniers films de James Cameron (Avatar) et Ang Lee (Un jour dans la vie de Billy Lynn, Gemini Man) le font.

MCU : McDo Cinematic Universe ?

Géante série télévisée de bas niveau déclinée en – pour l’instant – 23 itérations, le Marvel Cinematic Universe rencontre un franc succès qui s’explique moins par une prouesse artistique constamment renouvelée que par la sur-performance marketing d’un produit reproductible – presque à l’identique – à l’infini, à l’instar des téléphones d’Apple ou du jeu d’EA Sports, FIFA. Les films Marvel sont un produit de consommation de masse, qui est catégorisée comme du cinéma car il sort dans les salles de cinéma, mais qui n’est artistiquement pas de ce niveau, par ailleurs comme beaucoup de films que l’on peut voir sur grand écran toute l’année et qui ont plus de rapport avec des séries télés ou des téléfilms qu’avec des œuvres de Jean Renoir, Orson Welles, John Ford ou Stanley Kubrick.

C’est le cinéaste britannique de gauche Ken Loach, double lauréat de la Palme d’Or pour Le Vent se lève (2006) et Moi, Daniel Blake (2016), qui, sur Sky News, a le mieux résumé la pensée de l’auteur de ces lignes et, probablement, de Martin Scorsese et Francis Ford Coppola : « Ils (les films Marvel) sont fabriqués comme des marchandises, à l’image des hamburgers, et n’ont rien à communiquer, ni aucune émotion à partager. Il s’agit de fabriquer une marchandise qui rapportera des bénéfices à une grande entreprise. C’est un exercice cynique. C’est un fonctionnement de marché et cela n’a rien à voir avec l’art cinématographique ». En somme : on a le droit absolu d’aimer aller au McDo ; mais si feu Paul Bocuse s’était un jour plaint de la qualité de la bouffe du fast-food de la rue d’en face, en pointant le fait que ce n’était pas de la cuisine, on ne lui rétorquerait pas que le McDo en question a bien trop de succès auprès de la masse pour que ce grand chef l’ouvre. Non, on consentirait surtout que la qualité du burger n’est effectivement pas fameuse.

Là, c’est pareil.


Crédits photo de couverture : Copyright Marvel Studios 2018

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