Culture

Série : Watchmen est-elle une bonne adaptation de la BD culte ?

La dernière série du co-créateur de Lost et The Leftovers, Damon Lindelof, a diffusé son neuvième et dernier épisode dimanche dernier, sur la chaîne américaine HBO. L’occasion pour Mow de faire un point sur la 6e meilleure série de la décennie 2010-2019 selon Les Inrocks (!) – on pense qu’ils ont tort, et on veut bien vous dire pourquoi.

Adapter à l’écran une œuvre culte étant invariablement ou presque voué à l’échec, tant les comparaisons peuvent faire rougir le photocopieur qui signe l’œuvre non-originale, Damon Lindelof a eu la bonne idée de s’écarter du chef-d’œuvre d’Alan Moore et Dave Gibbons de manière assez radicale, en quittant notamment les eighties uchroniques de la BD pour installer son Watchmen à lui dans l’Amérique contemporaine. Le showrunner a, de fait, évacué la majorité des personnages du comics originel : si le Dr Manhattan, Le Spectre Soyeux II ou Ozymandias sont toujours « plus ou moins » dans le coin, exit Le Hibou et les fascinants Comédien et Rorschach. Dans le cas précis de ce dernier, sur qui le film plutôt raté de Zack Snyder reposait entièrement, il est présent sous une forme plurielle : une sorte de néo-Klu Klux Klan porte son masque en tant qu’emblème.

Exit, aussi, les préoccupations et problématiques super-héroïques post-Âge d’Or des comics, et dont Watchmen, la BD, représente l’acmé : impuissance, déclin et mort du super-héros. Damon Lindelof est passé outre cette thématique, pourtant à l’œuvre dans les plus beaux films du genre ces dernières années – Logan notamment -, et qui aurait eu du sens dans une époque noyée par le tsunami Marvel, pour regarder un peu plus haut, vers le ciel, et disserter sur les affres de la déité pour des surhommes nietzschéens.

Quoi de neuf, Docteur Manhattan ?

Ce questionnement central, qui infuse d’ailleurs pas mal d’œuvres de Damon Lindelof – voir Prometheus notamment -, touche les personnages divins de Watchmen, ce qui fait, au final, peu de monde. Le tout venant de la série, d’Angela Abar/Sister Night à Wade Tilman/Looking Glass, les prolos super-héroïque en somme, ne trouvent presque aucun intérêt aux yeux du showrunner en tant qu’eux-mêmes. Le fait qu’ils portent des masques ne posent tellement pas questions, ou simplement de manière très superficielle, qu’ils travaillent main dans la main avec la police, parfois même en dirigeant les forces de l’ordre, masquées elles aussi, lors d’opérations spéciales. L’intérêt profond de ces personnages est finalement presque uniquement d’ordre scénaristique : ils sont des pivots qui font le liant entre les différentes trames pour Wade Tilman, ersatz texan de Rorschach, et entre des personnages importants du show pour Angela Abar, jouée par la merveilleuse Regina King.

Minute, man !

Le Watchmen de Lindelof baigne en réalité dans une contemporanéité thématique au fond assez binaire, puisque réduite presque exclusivement aux conflits raciaux entre les méchants Blancs de la Kavalerie et le reste de la population multiculturalisée, métaphore évidente d’une Amérique trumpienne déchirée. Pourtant, le meilleur épisode de Watchmen, le 6e, additionne à sa simpliste thématique sur les conflits raciaux une origin story très inspirée sur un super-héros des années 30, un « Minuteman », du nom du groupe qui a précédé les Watchmen.

Cet épisode pose la Justice en tant qu’absolu à atteindre, mais cet objectif, annihilé par une élite corrompue aux agissements souterrains, ne devient alors possible que via l’érection d’une figure mythique, ici masquée, qui soustrait de surcroît son particularisme derrière une enveloppe iconique, pour pouvoir atteindre l’universel au sein d’une société racialement inégalitaire, et donc moralement corrompue. C’est passionnant, puisque le constat racial initial se double d’un discours politique sur la puissance des icônes – en tant que référent sociétal -, sujet absent du récit contemporain, qui ignore le peuple et son rapport au mythe, pour se concentrer sur les failles des mythes eux-mêmes. Enfin, pour ne rien gâcher, ce 6e épisode quitte, de manière salutaire, l’esthétique toc-chic du thriller high-tech pour un noir et blanc racé, accompagnée d’une mise en scène inspirée. Si vous ne deviez voir qu’un seul épisode, misez sur celui-ci.

Série vs BD

Mow résumerait le Watchmen de Damon Lindelof à ce paradoxe : le meilleur épisode du show, qui fait assurément forte impression, est assurément le plus singulier des neuf, ce qui permet de relativiser la qualité de l’ensemble. Bien jouée et écrite d’une main de maître, au sens où les différents fils de l’intrigue s’emboîtent – trop – parfaitement, la série de HBO est assez intéressante pour qu’on vous conseille d’y céder, mais pas assez pour qu’on ne vous dirige pas, prioritairement, vers l’œuvre originale, plus ample, plus maligne et plus brillante.


Crédits photo de couverture : Copyright HBO

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